Publié le 19 mars 2012

EMPREINTE TERRE

L'accès à l'eau souffre d'un manque de volonté politique

Le Forum mondial de l'eau qui s'est déroulé à Marseille du 12 au 17 mars aura certes permis de faire émerger des solutions locales, mais l'impulsion politique manque pour rendre le droit universel à l'eau -reconnu par l'ONU- effectif.

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Les prévisions de l'OCDE pour 2050

L'OCDE a publié le 15 mars un rapport intitulé Perspectives de l'environnement à l'horizon 2050, qui s'appuie sur les travaux de modélisation menés par l'organisation et par ceux de l'Agence d'évaluation environnementale des Pays-Bas. Ce travail donne des projections sur les impacts que l'économie et la démographie auront sur l'état de l'environnement. S'agissant de l'eau, 2,3 milliards de personnes de plus qu'aujourd'hui (plus de 40 % de la population mondiale) seront appelés à vivre dans des bassins hydrographiques soumis à un stress hydrique élevé, notamment en Afrique du Nord et en Afrique australe, ainsi qu'en Asie du Sud et en Asie centrale. Face à ces demandes concurrentes, il ne sera guère possible d'accroître les quantités d'eau consacrées à l'irrigation dans le scénario de référence. La préservation des flux environnementaux sera fragilisée, mettant en danger les écosystèmes. Dans plusieurs régions l'épuisement des eaux souterraines pourrait devenir la plus grande menace pesant sur l'agriculture et sur l'approvisionnement en eau des zones urbaines. La pollution de l'eau par des éléments nutritifs provenant d'eaux urbaines résiduaires et d'agriculture devrait s'aggraver dans la plupart des régions, intensifiant l'eutrophisation et portant atteinte à la biodiversité aquatique. Plus de 240 millions de personnes seront dépourvues d'accès à une source d'eau améliorée en 2050. L'OMD relatif à l'assainissement ne sera pas atteint en 2015, et en 2050, 1.4 milliard de personnes seront toujours privées d'accès à un assainissement de base.

Durant la semaine du Forum mondial de l'eau, plusieurs rapports ont tiré la sonnette d'alarme sur la situation actuelle et à venir concernant l'accès à l'eau. Celui des Nations-Unies, publié mardi 13 mars, et ceux de l'OCDE (voir encadré) qui ont évalué les conséquences de l'inaction, à l'image du rapport Stern sur le coût du changement climatique ou celui de Pavan Sukdev sur l'érosion de la biodiversité. Globalement, les institutions internationales prévoient que les ressources disponibles en eau douce subiront des pressions accrues dans la mesure où 2,3 milliards de personnes de plus qu'aujourd'hui (plus de 40 % de la population mondiale) sont appelées à vivre dans des bassins hydrographiques soumis à un stress hydrique élevé, notamment en Afrique du Nord et en Afrique australe, ainsi qu'en Asie du Sud et en Asie centrale. Au total, la demande d'eau devrait augmenter de quelque 55 % compte tenu des besoins croissants des industries manufacturières (+400 %), de la production d'électricité thermique (+140 %) et des ménages (+130 %). Par ailleurs, 15% des pays dépendent à 50% d'une eau venue d'Etats voisins.

Bien public versus privatisation

Le Forum a été marqué quotidiennement par l'opposition entre deux approches, celle du bien commun et celle de la privatisation, dialogue de sourds que la « déclaration ministérielle de Marseille » adoptée mardi 13 mars par les délégations de 130 pays n'aura pas contribué à apaiser. Si les ONG se félicitent que l'accès à l'eau potable et à l'assainissement ait été reconnu comme un droit de l'homme par l'ONU en 2010, elles doutent en revanche que cette déclaration politique permette concrètement la mise en œuvre de ce droit. Dans ce texte de cinq pages, les pays ont certes mis l'accent sur « l'accélération de la mise en oeuvre des obligations en matière de droits de l'Homme pour l'accès à l'eau potable et l'assainissement », droit qui n'était pas encore reconnu lors du précédent Forum mondial de l'eau en 2009 à Istanbul. Reste que cette reconnaissance ne sera rien sans sa mise œuvre concrète et sans une gouvernance mondiale de l'eau. Or, si le Forum mondial de l'eau, intitulé « le temps des solutions » a permis de présenter de multiples initiatives, partenariats et innovations (1400) souvent intéressantes, il aura apporté des réponses essentiellement techniques à des questions hautement politiques.

ONG très critiques

C'est une des principales critiques que font les 90 ONG rassemblées dans le mouvement "Effet Papillon, du local à l'international", qui demandent un cadre juridique international encadrant l'accès à l'eau, au-delà des initiatives et bonnes pratiques locales. « Comme les autres acteurs du secteur, ministères, opérateurs privés, collectivités locales, chercheurs, agences internationales, etc., nous avons croisé nos expériences, identifié des pratiques qui marchent, proposé des mécanismes innovants : nous avons joué le jeu d'un forum des solutions, d'un forum ouvert à toutes les expertises, d'un forum où chacun doit s'engager », expliquent-elles. Mais concrètement, les ONG auront quitté le Forum sans grand espoir de changement. Sans régulation des acteurs privés et publics, « il est illusoire de parler d'accès à l'eau de toute la population mondiale », conclut la coalition de « l'effet Papillon ».

Un avis partagé par France Libertés, associée au Forum Alternatif Mondial de l'eau, qui a dénoncé un « forum abandonné au profit des marchands de l'eau », tandis qu'Amnesy International et Wash United avaient déjà estimé, en amont du Forum, que la « déclaration ministérielle n'engage pas les États à mettre en œuvre les droits fondamentaux à l'eau et à l'assainissement. » Pour les deux ONG, le texte « se contente d'engager les signataires à respecter les obligations en rapport avec les droits de l'homme » et « laisse aux États toute liberté de décider individuellement si leurs obligations en matière de droits humains les obligent à mettre en œuvre les droits à l'eau et à l'assainissement pour tous ». Surtout, « elle leur laisse aussi la possibilité d'empêcher les personnes privées de ces droits de demander des comptes à leur gouvernement ».

Financement, gouvernance et gestion communautaire de l'eau

De son côté, Green Cross France et Territoires (GCFT), ONG présidée par Michael Gorbatchev, a « exprimé son étonnement et son inquiétude par rapport aux faibles avancées exprimées par la Déclaration Ministérielle du Forum Mondial de l'Eau ». Pour Alexander Likhotal, CEO de Green Cross International, « la Déclaration Ministérielle est dénuée de perspectives sérieuses et concrètes permettant de gérer les enjeux de l'eau dans le monde. Ceci démontre que la communauté internationale a besoin d'un système plus efficace pour piloter les enjeux de l'eau que des conférences triennales. »

Comme les autres organisations de la société civile, Green Cross plaide pour une meilleure gouvernance, intégrant les parties prenantes, un accès à l'eau basé sur les droits humains et adaptés aux besoins locaux, fondé sur « les connaissances locales et la gestion communautaire ». Mais, tout comme le droit à l'eau, la question de la gouvernance aura peu avancé à Marseille, le sujet ayant été renvoyé au Sommet Rio + 20 en juin prochain, qui doit débattre plus globalement de la gouvernance mondiale de l'environnement.

Autre attente des ONG mais aussi de nombreux élus et experts, la mise en place de financements innovants a été évoquée à Marseille, et notamment l'extension du dispositif français aux autres pays européens. Celui-ci, en vigueur depuis 2005 avec l'adoption de la loi Oudin-Santini, propose aux communes et agences de l'eau de consacrer jusqu'à 1% des factures payées par les consommateurs à des partenariats dans les pays en développement. Il a permis de générer 24 millions d'euros et pourrait, s'il était généralisé en France, s'élever à 67 millions. D'autres mécanismes doivent être explorés, comme le souligne l'étude de Deloitte publiée à l'occasion du Forum : « L'augmentation de l'aide publique internationale sera un passage obligatoire. Elle pourrait aussi être accompagnée de la mise en œuvre de mécanismes originaux comme, par exemple, la tarification spécifique du prix de l'eau, au minimum au prix coûtant, pour l'industrie hôtelière dans les pays touristiques ». Sans cadre réglementaire strictement défini, et sans impacts économiques et financiers clairement identifiés, « l'eau ne constitue pas une matière première prioritaire dans sa gestion. Pourtant, elle suscitera, dans les décennies à venir, des conflits d'usages indéniables touchant directement les entreprises dans la continuité de leurs activités », souligne Eric Dugelay, Associé Responsable de l'Offre Responsabilité Sociale et Environnementale chez Deloitte.

Le « Forum des solutions » s'est achevé vendredi sur les engagements pris par différents acteurs de nombreux pays. Entreprises, agences de l'eau, ONG, institutions et experts du Nord et du Sud se sont succédé pour annoncer publiquement les initiatives qu'ils promettent de mettrent en œuvre, témoignant d'une volonté de partager des solutions...qui n'ont toutefois pas vocation à répondre à des problèmes plus globaux.

Véronique Smée
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