Publié le 27 août 2012

EMPREINTE TERRE

L'accaparement de l'eau au coeur des transactions foncières au Sud

La « World Water Week » a débuté le 27 août à Stockholm. Si l'accaparement des terres est un sujet bien couvert, celui de l'eau fait moins l'objet d'attention de la part des ONG et des médias. Plusieurs études comblent cette lacune en montrant que l'eau est un enjeu majeur dans les transactions foncières à grande échelle.

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Semaine mondiale de l'eau du 27 au 31 août

« L'eau et la sécurité alimentaire » est le thème de l'édition 2012 de la World Water Week organisée chaque année par l'Institut International de l'Eau à Stockholm (SIWI) en partenariat avec l'Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO) et le CGIAR (Consultative Group on International Agricultural Research). L'évènement est un forum d'échanges et de partages d'expériences entre la communauté scientifique, les économistes, les gouvernements et la société civile. L'objectif est d'y développer des compétences professionnelles sur les liens entre eau, environnement, économie et société.

« Derrière chaque accaparement de terre, il y a l'accaparement de l'eau. » Dans un rapport publié en juin 2012, l'ONG Grain dénonce en ces termes les conséquences sur la ressource en eau des larges concessions de terres en Afrique au profit de compagnies étrangères. L'organisation internationale montre en particulier que les transactions foncières négociées auprès des gouvernements s'assortissent généralement d'un droit d'accès à l'eau. « Ceux qui acquièrent de vastes terres agricoles, qu'ils soient basés à Addis-Abeba, Dubaï ou Londres, comprennent que l'accès à l'eau qu'ils y gagnent, souvent inclus gratuitement et sans restriction, pourrait bien valoir plus à long terme que la transaction foncière elle-même », explique Grain.

La majorité des terres concernées sont en effet situées dans des zones irriguées ou irrigables, les entreprises impliquées ayant besoin de beaucoup d'eau pour satisfaire leurs ambitions agricoles. Les transactions se concentrent ainsi dans les régions desservies par les deux grands fleuves du continent, le Nil et le Niger. L'Éthiopie, le Soudan, le Sud-Soudan et l'Égypte, qui irriguent aujourd'hui 5,4 millions d'hectares, ont concédé 8,6 millions d'hectares agricoles supplémentaires. En comparant les besoins supplémentaires en eau pour irriguer ces millions d'hectares concédés aux ressources réellement disponibles, Grain montre les déficits en eau très importants à prévoir. Les volumes nécessaires représenteraient en effet plus du double du potentiel d'irrigation de ces régions. Les pays du bassin du Nil vont vers un véritable « suicide écologique », selon l'ONG.

Paradoxal d'aller chercher de l'eau en Afrique ?

La situation dans le delta du Niger est tout aussi préoccupante. Prenant l'exemple du Mali, Grain montre que le pays a déjà cédé un demi-million d'hectares de terres à des entreprises étrangères et que le gouvernement en offre encore plus du double. Or, le potentiel d'irrigation du pays est évalué à un demi-million d'hectares par la FAO, voire moins selon certains experts. Une baisse importante du débit du fleuve est en effet prévisible, avec les conséquences cumulées des nouvelles infrastructures hydrauliques et du changement climatique. De manière générale, les concessions de terres se font ainsi sans étude préalable sur la disponibilité en eau. Les entreprises profitent également de réglementations nationales ou locales complexes et floues sur la gestion de l'eau pour sécuriser leur propre approvisionnement.

Face à cet « hydro-colonialisme », Grain s'inquiète des messages répétés aux investisseurs soutenant qu'il y a de l'eau en Afrique. S'il peut sembler paradoxal d'aller chercher de l'eau sur ce continent, une étude récente confirme bien son potentiel hydraulique. Des scientifiques britanniques ont publié en avril 2012 des données montrant que le volume total des eaux souterraines en Afrique est cent fois supérieur à la ressource en eau renouvelable du continent. Pourtant, les chercheurs mettent bien en garde sur le fait que ces ressources ne sont pas forcément disponibles.

Les pays du Golfe convoitent les terres irrigables

Les experts du Transnational Institute montrent par ailleurs comment l'acquisition de terres pour avoir accès à l'eau est un enjeu majeur pour les pays manquant d'eau, notamment pour les États du Golfe. Selon ce réseau international de chercheurs en sciences sociales engagés, dont fait partie la militante altermondialiste Suzan George : « L'Arabie saoudite, autrefois exportateur net de blé, prévoit de suspendre sa production de blé en 2016 à cause du manque d'eau. Le pays cherche à compenser cette perte en acquérant des terres à l'étranger, transférant ainsi la pression sur les ressources en eau causées par la production agricole à d'autres pays. »

Dans une perspective similaire, Water Alternatives , une revue scientifique internationale sur les enjeux géopolitiques de l'eau, consacre également son dernier numéro à l'accaparement de l'eau. Si l'Afrique est particulièrement concernée, le numéro spécial estime que le phénomène est global, en citant des exemples en Amérique latine et en Asie du Sud-Est. Au-delà, les auteurs appellent à ce que le marché agricole mondial soit aussi considéré en termes de transferts massifs d'eau. Une évolution nécessaire alors que l'agriculture consomme environ 80% de l'eau dans le monde.

Magali Reinert
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