Publié le 27 février 2014

EMPREINTE TERRE

Belo Monte : les Indiens, oubliés des syndicats brésiliens

Onze ans après son entrée en vigueur au Brésil, la convention de l'Organisation internationale du travail (OIT) relative aux peuples indigènes n'est toujours pas respectée. Le texte prévoit leur consultation avant des grands travaux, comme ceux de Belo Monte. Gouvernement et syndicats, qui pourraient faire avancer le dossier, traînent des pieds.

Troisième plus grand barrage du monde, le barrage de Belo Monte, en construction depuis 2012, menace le territoire de milliers d'Indiens et de riverains.
Evaristo Sa / AFP

Des promesses non respectées

Alors que Norte Energie se félicite d'avoir achevé les travaux du barrage à 45%, seules 15% des promesses de protection territoriale des peuples indigènes ont été respectées, signale l'Institut socio-environnemental (ISA) dans une note technique publiée jeudi 13 février 2014. Ce document "est le fruit de plus d'un an d'analyse et d'enquête sur la mise en œuvre des moyens de prévention, d'atténuation et de compensation des impacts relatifs au territoires des douze terres indigènes affectées par le chantier", détaille l'ONG créée en 1994.

Les pouvoirs publics sont principalement à l'origine de ces retards, note l'organisation. La démarcation de ces territoires vise notamment à y éviter le déboisement, en hausse entre 2012 et 2013. "Sans infrastructure locale, équipe et moyens, le gouvernement fédéral ne parvient pas à exécuter ou maintenir l'action de protection et de contrôle dans les terres indigènes affectées par le barrage de Belo Monte".

Plus de dix ans après sa ratification par le Brésil en 2002, la convention 169 de l'OIT relative aux peuples indigènes et tribaux n'est toujours pas mise en application dans ce pays. Le texte, légalement contraignant, stipule que "toute activité sur un territoire autochtone doit être précédée d'une information et d'une consultation préalables de ces peuples", rappelle Valérie Cabanes, juriste en droit international, conseillère juridique pour Planet Amazon. 

En voie d'achèvement, le barrage de Belo Monte constitue le cas le plus emblématique de non-respect de ce texte. Troisième plus grand barrage du monde, l'ouvrage de 30 milliards de réais (10 milliards d'euros) est en construction depuis 2012, par le consortium Norte Energia, détenu à 49,98% par le groupe public Eletrobras. Il doit progressivement entrer en service ente 2015 et 2019 pour délivrer une puissance de 11 233 mégawatts. Mais il menace le territoire de milliers d'Indiens et de riverains.

 

Des vies bouleversées

 

Pourtant, "la population est très mal informée des conséquences du projet sur son territoire", souligne la juriste. "Un document de 20 000 pages leur a été remis trois jours avant la consultation, non traduit en langue vernaculaire", illustre-t-elle. "Les Indiens ont le droit d'être consultés avant la construction de ce barrage parce que cela bouleverse leur vie", résume Felicio Portes, procureur du ministère public de l'Etat du Para, qui suit le dossier depuis sept ans.

277 espèces endémiques de poissons disparaîtront avec la perte du fleuve Xingu, "noyé" sous le réservoir du barrage, quand nombre de ces riverains vivent de la pêche. La convention de l'OIT leur donne "un droit d'atténuation du projet et un droit à l'indemnisation", explique-t-il. Des montants de trois à cinq milliards de réais (900 millions à 1,5 milliard d'euros) d'indemnisation sont évoqués. "Où l'argent va-t-il atterrir ? Combien ira aux Indiens, sous quelle forme et pour compenser quoi ? Ce n'est pas clair"!

 

Des syndicats absents

 

Une plainte pour non-respect d'une convention de l'OIT ne peut être déposée que par les syndicats du pays concerné, ou par les membres du comité d'administration de l'organisation internationale, rappelle Valérie Cabanes. Depuis la nomination d'une commission d'enquête en mars 2012, la promesse du Brésil de respecter cette convention est restée lettre morte. Aucun des deux principaux syndicaux brésiliens - la Centrale unique des travailleurs (CUT) et Força sindical, dont la représentativité respective est de 35,6% et 13,82% - n'envisage de le faire.

"Il ne faut pas créer n'importe quel emploi à n'importe quel coût", concède Jasseir Fernandes, secrétaire à l'environnement de la CUT, qui a organisé plusieurs rencontres avec les Indiens. Mais le barrage de Belo Monte ne figure pas à l'agenda environnemental 2014 du syndicat, qui attend désormais une nouvelle réunion organisée par le gouvernement.

 

Manque de consultation

 

Le syndicat des ouvriers des industries de la construction lourde de l'Etat du Para (Sintrapav) a fait sienne la maxime de Voltaire : "Le travail éloigne de nous trois grands maux : l'ennui, le vice et le besoin", nous déclame Heriton Pantoja, du service communication du syndicat. Affilié à Força sindical, le syndicat est "favorable à l'usine hydroélectrique de Belo Monte", "au nom des travailleurs" de cet État, qu'il représente, affirme-t-il.

A ce titre, le syndicat a décidé de "ne pas soutenir les luttes susceptibles de faire partir l'emploi de Belo Monte" précise-t-il dans un communiqué. "Nous sommes certains que le mouvement Indigène cherche la garantie et la défense de ses droits. Cependant, ce droit ne peut porter préjudice au droit constitutionnel au travail", reprend-il. Quelque 30 000 emplois directs sont assurés par la construction du barrage.

 

"Une situation tragique"

 

"Pour l'OIT, la société civile est représentée par les syndicats. Elle ne travaille pas avec les ONG", regrette Lúcia Andrada, coordinatrice exécutive de la commission pro-indien de São Paulo, ONG créée en 1979. "En 2008, nous avons participé avec la CUT à l'élaboration de recommandations à destination de l'OIT pour le respect de cette convention", précise-t-elle. Cette collaboration n'est plus d'actualité. "Aucune des consultations qu'organise le gouvernement au nom de la convention 169 ne peut être considérée comme adéquate".

"La situation est tragique", conclut Felicio Portes. Alors que les travaux continuent, "rien n'est respecté. Cela donne le sentiment qu'il n'y a pas de loi au Brésil, pas d'action du gouvernement, seulement la présence des grandes entreprises".

Quant à l'action syndicale, "historiquement, la CUT a joué un rôle très important contre le régime dictatorial militaire ici au Brésil", mis en place il y a 50 ans. "Il faut reconnaître cela, mais on ne voit plus cet engagement-là de la CUT dans les luttes sociales autour de Belo Monte".

 

Note technique de l'ISA (en portugais)

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