Publié le 28 avril 2014

EMPREINTE TERRE

Armes chimiques: la Russie dans les eaux troubles de la Crimée

Alors que la situation ne cesse de s’envenimer entre La Russie et l’Ukraine, le sort de la Crimée ne fait aujourd’hui plus débat. En annexant cette province russophone, Moscou a hérité de ses munitions et barils d’armes chimiques. Des produits hautement toxiques jetés dans la mer Noire et la mer d’Azov pendant la Seconde Guerre mondiale. Ce risque environnemental n’empêche pas le gouvernement russe de promouvoir le tourisme dans la péninsule.

Arme Chimique
Image d'archive
© underwatermunitions

Développer le tourisme en Crimée. C’est l’un des projets majeurs des autorités russes pour développer la province, annexée par Moscou le 18 mars dernier après 60 ans d’appartenance à l’Ukraine. Un projet de loi présenté par Vladimir Poutine, le 21 avril, prévoit d’y créer une zone de casinos digne de Las Vegas ou de Monaco. Médias officiels et voyagistes vantent "des résidences d’été pour les patriotes" mais aussi "les bienfaits des vacances à la mer pour renforcer la santé des enfants". En visite à Simferopol, à la fin du mois de mars, Dmitri Medvedev a appelé tous les chefs des ministères, agences et entreprises publiques à offrir "l’opportunité à leurs employés de passer des vacances en Crimée" cet été. Et le Premier ministre de souligner "que beaucoup de nos citoyens redécouvriront une mer propre, une nature unique".

Le chef du gouvernement ignore peut-être que les baigneurs s’exposent, sur certains sites, à une pollution extrêmement dangereuse. Des barils de sarin, de gaz moutarde et de Lewisite (un dérivé de l’arsenic) risquent de répandre à tout moment leurs agents toxiques mutagènes et cancérigènes. "Geroevskoe, une zone de loisirs populaire de la ville de Kertch, la teneur de l’eau en arsenic dépasse 3,5 fois le niveau admissible", écrivait le 6 décembre 2010 le président de la Cour des Comptes dans une lettre adressée à Viktor Ianoukovitch, l’ancien chef de l’Etat ukrainien.

 

Des taux d’arsenic alarmants

 

Un reportage de la chaîne russe NTV affirme quant à lui qu'un taux cent fois supérieur à la normale a été détecté dans un village réputé, près de Yalta. Outre la corrosion, une tempête ou un tremblement de terre provoqueraient des dégâts irréversibles sur la nature et la santé humaine. "Nous sommes face à une menace écologique majeure, confirme Vladimir Boreïko, directeur du Centre écologique et culturel de Kiev. Les décès de dauphins observés périodiquement sont peut-être liés au contenu de ces barils. Mais personne ne sait exactement combien il en reste".

Ces armes chimiques ont été "cachées" en catastrophe par les Soviétiques au fond de la mer Noire lorsque les Nazis ont envahi l’Ukraine, en 1941. Certains pêcheurs ont redécouvert leur existence à partir des années 1970. Mais les documents précisant les lieux de délestage ont disparu. En 1995, un décret approuvait un programme pour la recherche et l’élimination des conteneurs. Les études environnementales n’ont débuté qu’en 2004. Elles ont été menées par la société Sitall, basée à Sébastopol, qui n’a pas souhaité répondre à nos questions. "Il n’y a rien à dire, aucun problème, on continue la surveillance", assure son directeur général, Guennadi Roubtsov. En 2004, celui-ci estimait le nombre de barils à environ 1200. Mais seulement 500 ont été découverts. A ce problème de localisation s'ajoute celui de la neutralisation de ces déchets. Il s'agit de les placer dans un sarcophage métallique rempli de béton, remorqué ensuite à plus de 130 mètres de fond. Une profondeur à laquelle ces agents toxiques ne seraient plus actifs en raison de la pression et de la température de l'eau.

 

6 millions de dollars détournés

 

En 2010, l’arrêt du programme a provoqué un scandale dans les médias. A l’automne dernier, le journal ukrainien Zerkalo Nedeli a relancé la polémique en publiant de nouveaux documents : un rapport de la Cour des comptes établit que 76 % des fonds alloués, soit environ six millions de dollars, ont été "utilisés de manière inefficace et en violation de la législation". Seuls 113 conteneurs auraient effectivement été pris en charge, la plupart d’entre eux se trouvant encore dans des eaux peu profondes (et donc dans une zone dangereuse pour la flore et la faune), selon l’Académicien ukrainien Valéry Koukhar, de l’Institut de chimie bioorganique et de pétrochimie. Les suspicions de détournement n’ont fait l’objet d’aucune enquête, les autorités ayant simplement décidé d’enterrer ce programme.

Il n’est pas certain que la Russie, désormais propriétaire des eaux territoriales, se charge du problème. "Cela n’intéresse personne", se désole le Dr Lev Fiodorov, chercheur expert en armes chimiques. Celles déversées en mer avant 1985 n’entrent pas dans le champ d’application de la Convention internationale sur les armes chimiques. "C’est la même histoire dans le monde entier, affirme Terrance Long, président de l’association International Dialogue on Underwater Munitions. Les cancers se multiplient près des sites contaminés, le poison entre dans la chaîne alimentaire, et nous avons mis dix-neuf ans à faire adopter une résolution aux Nations Unies (ONU) pour sensibiliser les Etats au traitement de ces déchets. Seules la Lituanie, l’Allemagne et la Pologne s’en soucient réellement". En mars dernier, l’ONU a préparé un document pour mettre en œuvre cette résolution. Les technologies existent. Seule manque aujourd’hui la volonté politique.

Jeanne Cavelier
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