Publié le 30 novembre 2015

EMPREINTE TERRE

COP21 : le prix du carbone s’invite dans les négociations

Depuis 12 mois, la tarification du carbone est au coeur des discussions entre responsables économiques et dirigeants politiques. Dès le premier jour de la COP21, la question a été mise sur la table par la Banque mondiale et plusieurs dirigeants des pays développés mais aussi en développement. Si cet outil ne devrait pas faire partie d’un accord final, il se pose désormais comme un levier incontournable pour lutter contre le réchauffement climatique. 

Rachel Kyte, vice-présidente du groupe Banque Mondiale lors d'une conférence sur le prix du carbone, le 30 novembre au Bourget.
Claire Stam / Novethic

Mettre un prix au carbone. La mesure sera-t-elle dans le futur accord de Paris ? Il n'est pas question de fixer un prix du carbone unique dans le monde mais le brouillon actuel mentionne par deux fois (en option) l'importance d'un tel mécanisme dans la lutte contre le changement climatique.

Dans le préambule, il est ainsi écrit entre crochets (ce qui implique que le texte est encore en discussion) qu'il s'agit "d'une approche importante pour la rentabilité de la réduction des émissions de gaz à effet de serre". Puis dans l'article 6 dédié à la finance, que les Parties [devront], [devraient] ou [autres], "mettre en œuvre et améliorer où c'est nécessaire le prix des émissions de gaz à effet de serre".  

"Ces options doivent être maintenues pour un accord ambitieux car il s'agit là d'un signal prix important", estime la Fondation Nicolas Hulot, qui en fait l'un des axes de succès de la COP21. Et même si un accord devait être conclu sans tenir compte du prix carbone, les deux initiatives d’importance présentées en ce premier jour des négociations montrent l’intérêt de nombreux Etats pour le dispositif.   

 

Un mouvement qui prend de l’ampleur  

 

Le principe n'a jamais été autant plébiscité. Depuis un an, l'initiative de la Banque mondiale sur la fixation d'un prix du carbone a fait des émules. En septembre 2014, à l'occasion de la climate week de New York, l'institution annoncait une coalition de 73 États, 22 villes et autres entités infranationales (représentant 54 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre et 52 % du PIB de la planète). Une coalition qu’ont rejoint un millier d’entreprises et d’investisseurs représentant 50 milliards de dollars. Une initiative qui a mis la tarification carbone au centre des questions de finance climat. "Il y a un très fort soutien qui n'était pas forcément prévisible il y a quelques temps", a insisté le président de la Banque mondiale Jim Yong Kim, dans une conférence de presse lundi 30 novembre.  

Ainsi, dès le premier jour de la COP21, un panel de haut niveau comprenant les présidents français, chilien, mexicain ainsi que les Premiers ministres allemand, canadien et éthiopien se sont réunis pour la première fois pour porter l'importance du prix carbone dans la lutte contre le changement climatique.  

 

Un signal fort auprès des acteurs mondiaux    

 

"Aucune négociation sur le climat ne peut ignorer le prix du carbone", a déclaré Francois Hollande. Il renvoie au nombre important de contributions nationales (les fameux INDCs dans le jargon onusien) qui incluent la tarification du carbone. "D’ici 2020, la plupart des pays du G20 disposeront d’une tarification".   

Ce succès s’explique par les perspectives prometteuses sur le marché de l’emploi, un enjeu commun aux pays du Nord comme du Sud. De fait, chaque intervenant s’est attaché à souligner que mettre un prix sur le carbone, c’est ouvrir de nouvelles opportunités économiques, récompenser les entreprises innovantes et, de manière plus générale, envoyer un signal clair au secteur privé pour réorienter ses investissements et activités.   

Pour les dirigeants réunis en panel, il s’agit surtout de garantir l’efficacité de cet instrument climatique. Ce qui suppose une bonne coordination entre pays pour établir des critères communs. "Nous devons être très clairs dans la définition des variables", prévient Angela Merkel. "Nous devons être prudents, notamment pour éviter les fuites carbones, c’est-à-dire le transfert des émissions d’un pays fortement émetteur vers un pays moins émetteur".  

La nécessité de prendre en compte les particularités nationales a également été souligné. "Il ne s’agit pas d’imposer une seule manière de faire à tous les pays ni d’imposer un prix unique", a précisé le président de la République dans son intervention.   

 

Le prix du carbone, vecteur d’innovation

 

Plus tôt lundi matin, la Banque mondiale avait annoncé avec quatre pays européens (Allemagne, Norvège, Suède et Suisse), la mise en place, dès 2016, d'un nouveau dispositif destiné à développer des marchés carbone innovants dans les pays en développement. L’objectif annoncé du nouveau dispositif, baptisé "The transformative Carbon Asset Facility" (TCAF) :  aider les pays les plus pauvres – et les plus vulnérables au changement climatique – à atteindre leurs engagements climatiques (INDC), en réinvestissant l'argent recueilli par le marché carbone pour améliorer les standards immobiliers, les transports, les énergies renouvelables, la gestion des déchets ou encore l'efficacité énergétique dans l'industrie.    

A ce stade, le cadre opératoire reste cependant encore un peu flou : le mécanisme est "programmatique" et "sectoriel", la liste des pays destinataires n’est pas encore définie. Elle comprendrait des pays "en transition" et des pays parmi "les moins avancés". Il devrait se destiner aux villes et à quelques secteurs industriels mais là encore, aucune précision n’a été donnée.  

Pour que l'initiative soit lancée, la Banque mondiale attend 250 millions de dollars de ses partenaires. L'objectif est d'atteindre par la suite 500 millions de dollars, avec un effet de levier permettant d'atteindre 2 milliards de dollars à terme. L'initiative va "aider les pays à créer et financer la prochaine génération de crédits carbone", estime ainsi Jim Yong Kim. Mais aussi "donner des opportunités de business aux entreprises africaines et créer des emplois sur place", assure l'institution.  

Mais si le programme est "intéressant", il "oriente clairement les pays en développement vers les marchés carbone", souligne Denis Voisin de la Fondation Nicolas Hulot. Un fléchage vers un outil particulier de la tarification carbone qui n'est peut-être pas le plus adapté à ces pays.  

Rappelons qu'il existe aujourd'hui trois façons de mettre un prix au carbone : les taxes, les normes ou les marchés carbone. Selon la Banque mondiale, en 2015, 40 pays et 20 provinces ou métropoles ont mis en place un tel mécanisme (taxe ou marché des quotas), couvrant 12 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre. Avec des prix extrêmement disparates : de 2 à 3 $ la tonne équivalent CO2 au Mexique à 130 $ en Suède en passant par 27$ en France. D'autres pays comme la Chine, le Chili ou l'Afrique du Sud envisagent de faire de même.  

900 contributions recensées par NAZCA, la plateforme qui compile les engagements climatiques des acteurs non étatiques, mentionnent également la fixation d'un prix du carbone. Des entreprises comme Air liquide, Bouygues ou Carrefour s'engagent ainsi à intégrer dans leurs investissements un coût virtuel du CO2. Mais là encore, le prix varie du simple au quintuple: 5 $ par tonne pour Electrobras, mais 20 dollars pour Centrica.  

Autant dire qu'une harmonisation est attendue pour que le prix du carbone change de catégorie. Qu’il ne soit plus seulement un outil de sensibilisation. Mais un véritable levier capable d’orienter l’économie vers la sobriété carbone. 

Béatrice Héraud et Claire Stam
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