Publié le 24 juillet 2017

EMPREINTE TERRE

"Le changement climatique constitue une menace pour la sécurité internationale", selon François Gemenne

C’est un argument qui pourrait réussir à convaincre les derniers climatosceptiques. C’est en tout cas celui qu’a utilisé Emmanuel Macron pour tenter de convaincre Donald Trump de revenir dans l’Accord de Paris. Franchir le seuil des 2°C de réchauffement climatique soulèverait d'importantes questions de sécurité mondiale et des déplacements massifs de population, explique François Gemenne, professeur spécialiste des mouvements migratoires liés aux changements climatiques à Sciences Po Paris.


Taha JAWASHI / AFP

Novethic : Quel lien établissez-vous entre climat et insécurité ?

François Gemenne : Le climat et plus largement l’environnement sont trop souvent traités comme des sujets secondaires. Or, l’environnement fait partie intégrante des problèmes politiques, sociaux et économiques à travers des enjeux de migrations et de sécurité avec un risque de déstabilisation d’États déjà fragilisés. Si un État n’est plus capable de répondre aux besoins vitaux de sa population, cela risque de créer des tensions pouvant mener à l’éclatement d’un conflit. Par le passé, la question de la faim et du manque de ressources a souvent été moteur dans les révolutions. Cela a été le cas en Syrie. La révolution française a elle aussi été motivée par des famines dans les campagnes. 

 

Un autre enjeu majeur est le déplacement de millions de personnes dans le monde…

Chaque année, 26 millions de personnes sont en moyenne déplacées à cause de catastrophes naturelles, soit une personne à chaque seconde où nous parlons. En 2015, trois fois plus de personnes se sont déplacées en raison de catastrophes naturelles qu’à cause des guerres et des violences. Et 86 % de ces catastrophes sont liées aux conditions climatiques. Ce phénomène est appelé à s'accentuer dans le futur. En Afrique, la moitié de la population dépend de l’agriculture pour sa subsistance. Tout changement de température ou de la pluviométrie va donc avoir un impact direct sur les conditions de vie d’au moins la moitié de la population de ce continent. C'est vrai également pour beaucoup d’autres régions dans le monde. La plupart des migrants économiques sont aussi des migrants climatiques !

 

Des rapports (1) publiés notamment lors du dernier sommet de l’OTAN alertent sur le risque pour la sécurité mondiale. Y a-t-il une prise de conscience sur ce sujet ?

C’est une dimension qui est de plus en plus prise en compte au de la gestion des flux migratoires, du terrorisme ou encore de la gestion des ressources communes (terres, eau…). Le sujet est de plus en plus traité par les départements de la Défense sous deux angles : les décisions stratégiques et l’impact opérationnel. La question est de savoir où nous allons intervenir mais aussi comment (ravitaillement des troupes, adaptation du matériel…). Par ailleurs, l’argument – caricatural et xénophobe selon moi – qui consiste à dire "vous avez intérêt à réduire vos émissions de gaz à effet de serre si vous ne voulez pas être envahis par des millions de réfugiés et de migrants" peut pousser à agir. 

 

Emmanuel Macron a pourtant été raillé lorsqu’il a lié lutte contre le réchauffement climatique et lutte contre le terrorisme, y compris par des politiques...

Il ne parlait pas des attentats en France mais de la prolifération de groupes terroristes comme Boko Haram. Le problème est que, dès qu’on essaye d’élever le débat, on nous ramène aux réalités hexagonales. Je crois que pour avancer sur la prise de conscience il faut d’abord traiter la question climatique comme un choix collectif, et pas seulement comme un choix individuel de consommation. Une autre piste est de faire de la lutte contre le changement climatique un objectif rationnel. Aujourd’hui, nous imaginons parfaitement à quoi pourrait ressembler le monde si nous n’agissions pas. Mais nous n’avons pas de vision de ce que pourrait être ce monde désirable vers lequel nous pourrions aller. Enfin, il me paraît fondamental d'éduquer la génération actuelle de dirigeants et de politiques à ces questions.

 

Que pensez-vous du retrait américain de l’Accord de Paris ?

Commençons par le point positif : la sortie des États-Unis de l’Accord de Paris n’a pas été vécue comme un événement environnemental mais comme un événement diplomatique majeur. Cela a permis à la question climatique de devenir un des enjeux du G7 et du G20. Mais pour le reste, je suis plutôt pessimiste car les États-Unis sont de fait déjà sortis de l’Accord. Quelle que soit la bonne volonté des entreprises et des collectivités, leur engagement ne suffira pas à effacer les décisions fédérales (coupes budgétaires dans l’environnement, relance du charbon…). Et si tous les pays semblent aujourd’hui motivés, qu’en sera-t-il quand il s’agira de passer la vitesse supérieure alors que l’un des plus importants pollueurs de la planète fait marche arrière en toute impunité. 

 

De plus, nous manquons de temps. Un récent rapport estime que nous n’avons plus que trois ans pour agir …

Si nous passons le seuil des 2°C, la question de l’habitabilité du monde est en jeu. Aujourd’hui, nous pouvons vivre à peu près partout, mais demain où vont aller toutes ces populations forcées à l’exil ? On voit déjà le chaos provoqué par l’arrivée d’un million de réfugiés syriens en Europe. Que se passera-t-il quand ils seront plusieurs dizaines de millions ? C’est un véritable enjeu de sécurité internationale.

Propos recueillis par Concepcion Alvarez @conce1

(1) Food and Water Security in the Middle East and North Africa ; Assessing and Mitigating the Cost of Climate Change ; The Alliance in a Changing Climate: Bolster-ing the NATO Mission Through Climate Preparedness           


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