Publié le 08 décembre 2015

EMPREINTE TERRE

COP21 : un accord à 100 milliards de dollars ?

100 milliards de dollars. C'est la promesse du Nord faite au Sud pour financer la transition énergétique. Mais c'est aussi l'un des principaux points de crispation entre les deux groupes de pays. Et à quelques jours de la fin des négociations, le problème reste entier. Les pays en développement estiment que le compte n'y est pas quand les pays développés répètent que le compte y est presque. Une partie de poker menteur qui fait peser la menace d'un échec sur la COP21.

Le Bangladesh, déjà touchés par des catastrophes climatiques, demande plus de financements de la part des pays développés.
Munir Uz Zaman / AFP

Pour faire avancer la lutte contre le changement climatique, l'argent est, comme dans toute bataille, le nerf de la guerre. Et source de conflit entre les pays développés et ceux en développement.  

"Depuis la Conférence de Rio de 1992 (qui a créé la Convention Cadre des Nations Unies sur les Changements climatiques, ndlr), la Côte d'Ivoire a adhéré à tous les accords. Au niveau national, nous avons mis en place un ministère de l'Environnement, une agence de l'environnement, des programmes de lutte contre le changement climatique et d'autres pour l'adaptation. En amont de la COP, nous avons pris l'engagement de réduire nos émissions de gaz à effet de serre de 28 % d'ici 2030 mais nous ambitionnons aussi de devenir un pays émergent à horizon 2020...Maintenant nous avons besoin de financements", résume Adama Coulibaly. Le message du directeur de cabinet du Ministère en charge de l’Economie et des Finances de la Côte d'Ivoire, qui s'exprimait dans une conférence donnée dans l'espace de la société civile, en marge de la COP21, est clair. Les attentes de ce représentant ivoirien dépassent aussi celles de nombreuses Nations. Elles pourraient être formulées ainsi : les pays en développement font des efforts sur le climat, les pays développés doivent faire des efforts sur le financement.

Au cours de la même conférence, le Bhoutan formule la même demande, cette fois pour l'adaptation au changement climatique dont il perçoit déjà les effets. "Notre pays est très vulnérable : nos glaciers fondent, les inondations se multiplient, les terres se dégradent, les maladies se développent...Bientôt nous ne ferons plus partie du groupe des pays les moins avancés mais notre vulnérabilité, elle, ne changera pas. Nous devons avoir une perspective claire sur l'allocation des fonds climat", explique ainsi Sonam Laden Khandu de la Commission nationale de l'environnement du Bhoutan.  

 

La nécessaire transparence des financements climat  

 

Ces financements, ce sont ceux qui sont au centre des négociations se déroulant dans le cadre officiel de la COP21. En 2009, lors de la conférence sur le climat de Copenhague, les pays développés avaient promis de réunir 100 milliards de dollars par an pour aider les pays en développement à financer leur transition énergétique. Cette promesse n'a, à ce jour, pas été tenue. Ce point reste l'une des principales sources de crispation entre le Nord et le Sud. Selon les pays développés, la somme est déjà quasiment réunie. Ou en passe de l'être. Une vision loin d'être partagée par les pays en développement, qui dénoncent au contraire un tour de passe-passe comptable.  

Pour faire retomber cette tension, déjà palpable avant la COP, l'Organisation de Coopération et de Développement Economique – l'OCDE- avait été mandatée par le Pérou et la France (les pays hôtes des deux dernières COP) pour recenser l'état des financements climat entre le Nord et le Sud. Mais le résultat auquel elle a abouti -57 milliards de dollars en moyenne sur 2013-2014 et 62 milliards de dollars pour l'année 2014 – ne convainc pas les pays en développement.  

 

La constante pression du G77  

 

Dans la dernière session de négociations intermédiaires, qui avait eu lieu à Bonn, fin octobre, l'Afrique du Sud, qui préside le groupe des pays en développement -le G77- avait déjà tapé du poing sur la table et remis en cause les calculs de l'OCDE en critiquant les doubles comptages et l'inclusion des prêts notamment. Une façon de montrer que son groupe ne lâcherait pas sur la question du financement.  

Et le G77 tient ses promesses. Au Bourget, la pression est constante. Sur le site même des négociations, une note du ministère indien des Finances a remis de l'huile sur le feu ces derniers jours. Intitulée "Financement du Changement climatique: analyse du récent rapport de l'ODCE – Un besoin de faits crédibles", ce "discussion paper", que Novethic a pu consulter, ne reflète certes pas la position du gouvernement indien comme il est clairement indiqué dessus mais, "il fait office d'alerte et de ballon d'essai", analyse Etienne Espagne, du CEPII, un centre de recherche et d'expertise sur l'économie mondiale. Son propos ? Minimiser -à outrance- les financements climat existants. Quant l'ODCE évoque 57 milliards de dollars en moyenne, le ministre indien parle lui de ... 2,2 milliards de dollars de financement Nord/Sud spécifiquement dédié au climat !   

"Ce calcul, le plus strict et le plus conservateur qui soit, n'a pas vraiment de sens du point de vue de l'économie du climat, précise-t-il. Tout comme la somme des 100 milliards d'ailleurs car l'on sait que les besoins se chiffrent plutôt aux alentours de 400 milliards. Mais il a un sens diplomatique très fort : il montre qu'il existe un fossé extrêmement profond et dangereux entre les pays du Nord et ceux du Sud sur cette question. Et que, s'il n'est pas résolu, ce point peut faire capoter les négociations".   

Dans une conférence de presse commune des pays émergents (Brésil, Inde, Chine et Afrique du Sud) le 8 décembre, soit la dernière journée complète de négociations avant la publication de la nouvelle version du projet d'accord attendu pour le mercredi 9, le représentant spécial de la Chine sur le changement climatique, Xie Zhenhua, enfonçait encore le clou: " Le rapport de l'OCDE parle de 62 milliards de dollars (en 2014, ndlr) mais nous ne voyons pas la couleur de cet argent. Nous avons besoin de transparence."

"La réalité est que toutes les parties présentes (à la conférence de Paris),196, n'ont pas été associées à la mise en place de la philosophie qui a prévalu à ce calcul (…). Les parties doivent se mettre d'accord sur une méthodologie", précise de son côté la ministre sud-africaine de l'Environnement, Edna Bomo Molewa. "Cette COP doit mettre en place au moins un mécanisme qui permette de déterminer ce qui doit être pris en compte dans ce type de calcul. Aujourd'hui, il est difficile de le dire parce que la méthodologie n'a pas été collectivement discutée."

 

Une question qui reste à régler pour l'accord

 

 

Dans ce finish des négociations, cela montre à quel point la question est loin d'être réglée. Et le processus des négociations onusiennes n'aide pas vraiment les pays en développement. Hier, ils ont dû avaler une nouvelle couleuvre : la suppression d'éléments de langage importants sur le financement pré-2020. Ceux-ci faisaient référence à des objectifs intermédiaires pour atteindre l'objectif des 100 milliards ainsi qu'à un objectif distinct pour l'adaptation, le parent pauvre des financements climats et une revendication forte des pays les plus vulnérables. "Cela ne signifie pas que ces éléments ne pourront pas refaire surface dans les principaux textes de Paris (accord ou décision de COP) d'ici la fin des négociations", précise l'ONG Ofxam.   

Mais cela illustre bien les défis auxquels les pays en développement sont confrontés pour maintenir leurs positions sur les questions clés au sein des nombreux groupes de négociations mis en place. La voix des émergents, qui font partie du G77, est donc aussi là pour rappeler les pays développés à l'ordre sur ce type de questions.  

Une petite lueur d'espoir est tout de même à signaler. Elle est perceptible dans les discussions sur les financements post 2020. Un consensus semble émerger sur le fait que la somme de 100 milliards de dollars constitue un plancher. Mais cela reste un minimum et le point d'achoppement vient cette fois de l'origine des contributeurs. Car dans cette phase, l'implication des pays émergents en tant que financeurs peut difficilement être éludée.  

Béatrice Héraud
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