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Publié le 26 novembre 2012

EMPREINTE TERRE

Comment l'opinion perçoit-elle la menace climatique ?

Alors que les négociateurs et dirigeants se réunissent à Doha pour continuer les négociations sur la lutte internationale contre le changement climatique, l'opinion publique semble peu mobilisée sur ces questions. Mais peut-on parler d'une victoire du climato-scepticisme ?

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BH

En 2009, avant la COP 15 de Copenhague, la mobilisation citoyenne battait son plein, tirée par des ONG sur le qui-vive (voir « Quelle mobilisation contre le changement climatique ?»). 3 ans plus tard, les manifestations et actions citoyennes sur le changement climatique sont plus que rares. La faute au climato-scepticisme, qui depuis lors, a pris une place non négligeable dans les débats, du moins médiatiques ? Dans une note publiée en amont de la COP 18 (26 novembre-7 décembre), le centre d'analyse stratégique s'interroge en tous cas sur la réception de ces thèses dans différents pays du monde et la façon de lutter contre celles-ci, en s'appuyant sur un rapport d'étude réalisé sur la perception internationale du discours scientifique sur la menace climatique par le grand public (1).

USA : une forte polarisation politique

Deuxième émetteur de gaz à effet de serre, les Etats-Unis restent peu engagés dans les négociations internationales sur le climat (ils ne participent pas au protocole de Kyoto). Et ce n'est sans doute pas la pression de l'ambition qui les poussera à s'engager davantage. Ainsi, 9 Américains sur 10 s'estiment informés sur le changement climatique mais seule la moitié de la population considère ce phénomène comme « une menace » (sondage Gallup 2011). Faut-il y voir l'incidence du traitement médiatique ? Les medias américains jouent un rôle paradoxal : ce sont eux qui couvrent depuis le plus longtemps le sujet du CC depuis le premier rapport du GIEC en 1990 mais se sont aussi eux qui consacrent la plus grande part au climato scepticisme, surtout entre 2007 et 2010, et particulièrement sur les chaînes conservatrices comme Fox News. Car c'est bien là l'une des fortes caractéristiques de la situation américaine : « le climat y est devenu un marqueur politique », affirme le CAS. Si Républicains et Démocrates s'accordent généralement sur la réalité du changement climatique, seule une minorité des conservateurs estiment qu'il est dû à l'activité humaine. La montée du Tea Party, l'aile droite des Républicains et l'intense lobbying des industriels sur le sujet n'y est sans doute pas étranger. Lors de la campagne présidentielle qui vient de s'achever, la question du changement climatique n'a cependant été abordée dans aucun camp avant que l'ouragan Sandy ne vienne rappeler la réalité de la menace aux candidats et surtout aux Américains. A voir si la lutte contre le changement climatique fera son apparition effective dans le deuxième mandat de Barack Obama. Le Président s'y est en tous cas personnellement engagé après sa victoire en promettant d'en « discuter (...) très largement avec les scientifiques, les ingénieurs et les élus pour voir ce que nous pouvons faire de plus, à court terme, pour réduire les émissions de carbone » et à « avoir une conversation dans tout le pays sur ce qui est réaliste de faire à long terme pour s'assurer que nous ne laissons pas aux futures générations un problème très cher et très douloureux à régler ».

France : un phénomène marginal

Selon les auteurs de l'étude sur la perception du discours scientifique sur le changement climatique, le climato-scepticisme reste un phénomène relativement marginal en France. Contrairement aux Etats-Unis par exemple, le consensus scientifique sur l'origine anthropique du réchauffement est assez largement partagé par la classe politique française par exemple. Néanmoins le climato-scepticisme a progressé sous l'influence de personnalités comme Claude Allègre : la reconnaissance du consensus scientifique sur le sujet est ainsi passée de 70 à 51% entre 2009 et 2010. Et même si elle a évolué à la hausse depuis, la perception de la menace climatique a chuté d'environ 15% de 2008 à 2010. Aujourd'hui, comme dans la plupart des pays, l'écart semble se creuser entre la perception des jeunes générations et les autres : en 2011, 45% des 15-24 ans considéraient que l'on ne parlait pas assez du réchauffement climatique quand 61% des plus de 35 ans déclaraient eux, que l'on en parlait trop (Les Français et l'effet de serre, Ademe 2011). Pour Pierre Radanne, expert des négociations climatiques ce n'est pas tant le climato-scepticisme qui est d'ailleurs à redouter sinon le « climato-pessimisme, encore plus pernicieux ».

Pays émergents : une vision géopolitique de la question climatique

Difficile de mettre dans le même bateau les opinions chinoises, sud-africaines, indiennes ou brésiliennes. En Chine, par exemple, la population reste peu informée sur le sujet qui est peu présent dans le débat public. De plus, il est difficile d'avoir un panorama correct de l'opinion publique sachant que les sondages écartent souvent les populations rurales. Comme dans d'autres pays émergents (Inde, Brésil, Afrique du Sud), les medias se focalisent surtout sur l'aspect politique. Au Brésil cependant, la population est plutôt informée et sensibilisée, notamment du fait des enjeux limatiques et environnementaux liés à l'Amazonie.

L'influence des medias

En 2009, Copenhague faisait la Une des journaux du monde entier. Ni Cancun, ni Durban n'auront droit à une telle couverture médiatique. Il y a fort à parier que Doha encore moins. Selon l'étude internationale de Nomadéis, le traitement du changement climatique dans les medias est particulièrement variable ; il progresse globalement à partir des années 2000 et enregistre des augmentations conséquentes lors d'évènements ponctuels comme le film d'Al Gore en 2006 (« Une vérité qui dérange »), le rapport Stern de 2007 ou certains sommets internationaux. Aujourd'hui, la couverture médiatique est « à son niveau le plus faible depuis 5 ans », avec de légers regains d'intérêt lors des COP, souligne Nomadéis. Cependant, le désintérêt des medias traditionnels pour le sujet à partir de la conférence de Copenhague est beaucoup moins important dans les pays émergents.

Concernant le discours médiatique sur le climato-scepticisme, Internet fait figure de « caisse de résonnance ». Il est globalement le principal media pour les personnes les plus informées mais aussi les plus engagées, pour un bord au l'autre. Résultat, Internet a aussi un effet loupe sur le discours des minorités actives, convaincues ou sceptiques. Il est aussi plus difficile d'y voir s'exprimer des ressortissants des pays émergents, qui utilisent peu les blogs et les commentaires en ligne. Alors que certains pays comme la Chine ont leur propre réseau social comme weibo (pour twitter), les contenus anglophones et d'internautes américains dominent l'espace des réseaux sociaux globaux.

La diffusion des connaissances scientifiques

Peu connu du grand public et en même temps cible privilégiée des attaques climato-sceptiques, le GIEC doit apprendre à mieux communiquer envers la population selon le Centre d'analyse stratégique qui préconise au groupe international d'experts sur le climat de mettre en place des correspondants dans chaque région du monde. Plus largement, les connaissances scientifiques doivent être mieux diffusées, en montrant les consensus et désaccords qui peuvent exister sur le sujet estime le CAS. Le challenge est de taille car il y a aujourd'hui une cohérence très forte entre le discours des scientifiques et des ONG, souligne Daniel Boy (CEVIPOF) qui travaille depuis des années avec l'Ademe sur les représentations sociales de l'effet de serre. « C'est une véritable chance car ces deux acteurs sont les plus crédibles aux yeux de l'opinion. La question cruciale est donc de comprendre pourquoi le fait de savoir ne mène-t-il pas à l'action. » Et de conclure : « l'important n'est donc pas de convaincre les 20% de climato-sceptiques mais de convaincre les 80% convaincus d'agir... »

(1) « La perception internationale du discours scientifique sur la menace climatique par le grand public dans six pays : Afrique du Sud, Brésil, Chine, Etats-Unis, France, Inde) réalisé par Noméadéis, en partenariat avec K-Minos et Semiocast.

Béatrice Héraud
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