Publié le 28 septembre 2016

EMPREINTE TERRE

Climat : comment les entreprises intègrent un prix interne du carbone

A l’occasion de Climate Chance, qui se tient jusqu’à ce soir à Nantes, l'association des Entreprises pour l'environnement (EpE), avec le think tank I4CE (Institute for Climate Economics), publie un guide à destination des entreprises pour la mise en place d’un prix interne du carbone. Selon les récentes estimations du CDP, 1 249 entreprises prévoient ou ont déjà mis en place un prix interne sur leurs émissions de carbone à travers le monde. Une pratique qui ne cesse de s’étendre ces dernières années, y compris en France. Entretien avec Claire Tutenuit, déléguée générale d’EpE.

Pour Claire Tutenuit, déléguée générale l'association des Entreprises pour l'environnement (EpE), la Société générale, EDF ou encore La Poste font figures de pionnières sur la question de l'intégration d'un prix interne du carbone.
Philippe Desmazes / AFP

Novethic : Selon les derniers chiffres du CDP, publiés ce mois-ci, le nombre d’entreprises utilisant un prix interne du carbone a augmenté de 23% en un an. Cette tendance se vérifie-t-elle aussi en France ?

Claire Tutenuit : La mise en place d’un prix du carbone est la condition inéluctable pour assurer la transition énergétique. Les entreprises s’y préparent d’ores et déjà et la France est plutôt en pointe sur cette question. Il suffit de regarder une coalition comme la Carbon Pricing Leadership Coalition de la Banque mondiale, dans laquelle les entreprises françaises sont surreprésentées, avec 10% des entreprises membres.

La COP21, qui s’est tenue à Paris en septembre dernier, et le Climate Finance Day, organisé lui aussi dans la capitale en mai 2015, ont notamment permis la mobilisation très importante des entreprises françaises. Ainsi, des entreprises comme la Société générale, EDF ou encore La Poste font figures de pionnières sur la question et d’autres se sont lancées dans la démarche plus récemment.

La réalisation de notre rapport a suivi les échanges que nous avons organisés sur leurs expériences et leurs bonnes pratiques.

 

"Pédagogie collective de masse"

 

Concrètement, quelle forme peut prendre la mise en place d’une tarification carbone au sein d’une entreprise ?

Il y a deux approches différentes. La première porte sur l’analyse des risques sous le prisme du prix carbone : l’entreprise fixe alors un prix directeur du carbone qu’elle va intégrer dans ses décisions d’investissement. Cela vaut pour les gros émetteurs et pour les investisseurs. Ainsi, il s’agit d’estimer si l’investissement resterait rentable si un prix du carbone était appliqué aux émissions de gaz à effet de serre générées par le projet.

Total, par exemple, [qui utilise un prix long terme de CO2 compris entre 30 et 40$/tCO2e, NDLR] fait attention à ce que ses décisions d’investissement soient résilientes à l’apparition d’un prix du carbone dans les pays d’implantation avant de s’engager. Cela peut obliger à modifier le projet, à retravailler par exemple son efficacité énergétique, afin qu’il soit compatible avec une telle politique climatique. C’est une façon de se préparer à la mise en place d’un prix carbone et d’accoutumer les équipes à cette idée.

 

Quelle est la seconde approche ?

La seconde approche repose sur l’instauration d’une taxe carbone interne, qui augmente le coût des opérations en fonction des émissions de gaz à effet de serre qu’elles induisent. C’est une approche qui s’applique davantage au secteur des services, peu émetteurs. La taxe est versée à un fonds dans l’entreprise qui l’utilise à sa guise.

La Poste, par exemple, compense grâce à cette taxe ses émissions des scopes 1 et 2 et une partie du scope 3 [cela équivaut à 1,5 millions de tonnes équivalent CO2 en 2015, NDLR].

La Société générale, quant à elle, s’applique une taxe de 10€/tCO2e. L’enveloppe ainsi constituée permet de récompenser des initiatives internes d’efficacité environnementale [depuis 2013, les lauréats se sont vu octroyer en moyenne 3,1 millions d’euros par an pour financer 119 projets, NDLR]. C’est de la pédagogie collective de masse qui crée de l’émulation et stimule les équipes. Cela a créé une dynamique et contribué à certains changements de comportements.

 

"Le prix interne du carbone dédramatise la décarbonation"

 

Quels sont les obstacles à franchir pour que la mise en place d’un prix carbone soit un succès ?

La clé est de bien communiquer dans l’entreprise en amont, en particulier auprès des financiers, qui sont les plus impactés, pour les emmener dans le projet. Il faut également avoir l’adhésion de la direction, des comités d’investissements… Car le service RSE ou DD ne peut pas agir seul. C’est un processus d’appropriation très lourd, qui nécessite de faire par exemple des simulations pour les opérationnels ou d’y aller par paliers avec différents niveaux de prix selon les échéanciers. Ces discussions permettent de préciser ce que l’entreprise attend du dispositif et d’en finaliser les modalités pour qu’il réponde à ces attentes.

Chez Saint-Gobain, par exemple, deux niveaux de prix interne du CO2 ont ainsi été fixés avec un second niveau de prix, nettement plus élevé, pour les investissements de R&D, ce qui devrait encourager certaines ruptures technologiques.

 

Quel est le retour des entreprises qui se sont lancées dans l’instauration d’une tarification interne du carbone que vous avez rencontrées ?

Elles s’aperçoivent que la tarification carbone s’intègre bien à leur système et que ce n’est finalement pas très douloureux ou destructeur. Finalement, les projets évoluent modérément. La transition se fait progressivement, car les prix appliqués sont encore relativement faibles, entre 20 et 50 euros la tonne de CO2 en général.

Ce travail d’anticipation permet de changer les esprits de façon rationnelle et d’améliorer l’acceptabilité de la transition écologique sous le prisme économique, car il dépassionne les débats, dédramatise la décarbonation et l’objective. Quant aux projets d’investissement liés à l’efficacité énergétique, le prix interne du carbone améliore leur temps de retour et donc les stimule. Nous espérons que la pratique va se généraliser afin d’accélérer la transition et de la faire de façon cohérente et ordonnée.  

Concepcion Alvarez
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