Publié le 19 octobre 2015

EMPREINTE TERRE

Chiffrer le coût de l’inaction, un tournant dans la prise de conscience climatique ?

En 2006, un rapport jette un pavé dans la mare climatique. Il évalue en effet le coût de l’inaction contre le changement climatique entre 5 % et 20 % du PIB mondial contre … 1 % pour celui de l’action ! Si ce rapport a fait grand bruit à l’époque, c’est aussi qu’il émanait non pas d’une ONG mais du ministère des finances britannique. Et qu’il avait été coordonné par Nicholas Stern, l’ancien chef économiste et vice-président de la Banque mondiale, alors directeur du Budget et des Finances publiques au Trésor britannique. Aujourd’hui encore, malgré les critiques dont il a été l’objet, le rapport a changé la donne auprès des décideurs. Explications.

L'ouragan Katrina qui a frappé La Nouvelle-Orléans aux Etats-Unis, en 2005, a fait 1 800 morts et provoqué plus de 150 milliards de dollars de dégâts.
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"Si l’on ne réagit pas, les coûts et les risques globaux du changement climatique seront équivalents à une perte d’au moins 5 % du PIB mondial chaque année, aujourd’hui et pour toujours. Si l’on prend en compte un éventail plus vaste de risques et de conséquences, les estimations des dommages pourraient s’élever à 20 % du PIB ou plus. En revanche, les coûts de l’action, à savoir réduire les émissions de gaz à effet de serre pour éviter les pires conséquences du changement climatique, peuvent se limiter à environ 1 % du PIB mondial chaque année."

Voilà le message porté en 2006 par Sir Nicholas Stern, alors directeur du Budget et des Finances publiques au Trésor britannique et ex-chef économiste et vice-président de la Banque mondiale dans la "Stern review". Il s’agit du premier rapport sur le changement climatique commandé par un gouvernement non pas à un climatologue mais à un économiste.  

Et les chiffres qu’il fournit sont particulièrement parlants. Et effrayants. La fourchette du coût du changement climatique est certes large : 5 % du PIB en prenant en compte l’impact sur la production et l’exploitation des ressources naturelles, 14 % en intégrant les pertes de vies humaines, les services écologiques et jusqu’à 20 % en tenant compte de l’impact plus lourd et des capacités d’adaptation plus faibles dans les pays les plus pauvres.

Mais cette fourchette est surtout particulièrement haute. Pourtant la Stern review n’est pas fataliste. Selon le rapport, il est possible, pour un coût plus faible, d’éviter cette catastrophe économique et climatique. En agissant toutefois à la bonne échelle et la bonne temporalité, c’est-à-dire avec l’atteinte du pic des émissions de gaz à effet de serre (concentration à 550 ppm) au niveau mondial à horizon 2020 maximum, avant une baisse de 2,5 % par an.  

A l’époque, le message est révolutionnaire car il change la façon de parler du changement climatique. Avec la Stern Review, celui-ci sort du domaine purement scientifique qui lui était réservé jusqu’alors. A partir de ce moment, les dirigeants – politiques, économiques ou financiers- ne peuvent plus se détourner du problème et considérer que le changement climatique n’a aucun impact sur leurs décisions et stratégies. Aujourd’hui encore, ce rapport est largement cité dans les livres, rapports, conférences et autres évènements pour inciter à l’action immédiate. 

"Le rapport Stern de 2006 a beaucoup marqué les esprits. Pour la première fois était mise en évidence une vérité considérée aujourd’hui comme indiscutable : le réchauffement climatique a des effets néfastes sur l’économie, ce que l’on n’avait jamais vraiment dit jusqu’alors. Celui-ci évaluait à la fois les impacts économiques négatifs du changement climatique s’il devait se poursuivre -et dépasser un certain seuil- mais aussi les sommes qu’il faudrait investir pour éviter les effets les plus négatifs. La conclusion constituait un argument fort en direction des politiques : le coût de l’inaction était incomparablement supérieur au coût de l’action préventive", souligne l’économiste Jean Gadrey.      

 

Un rapport critiqué par ses pairs…  

 

Si la dimension pédagogique et l’efficacité politique de ce rapport n’est plus à démontrer, la méthodologie utilisée dans la Stern review n’a pas fait l’unanimité. Plusieurs prix Nobel d’économie - parmi lesquels Joseph Stiglitz, Amartya Sen ou Robert M. Solow - ont soutenu le rapport. Mais d’autres économistes tels que William Nordhaus, Robert Mendelsohn ou Patha Dasgupta, ont apporté de vives critiques au rapport sur la méthodologie, les bases scientifiques ou les choix philosophiques pris par Stern.  

Certains, comme Richard Tol et Gary Yohe, lui ont ainsi reproché d’avoir sélectionné la littérature scientifique pour brosser un tableau catastrophiste et justifier ses recommandations d’actions fortes et immédiates. D’autres ont pointé du doigt un double comptage des risques ou le refus de prendre en compte l’atténuation des dommages en cas de mesures d’adaptation, d’autres encore ont tiqué sur le fait que le rapport accorde le même poids aux générations actuelles et futures (1).

Deux ans plus tard, Stern lui-même reconnaîtra avoir "gravement sous-estimé" l’ampleur des risques climatiques et du réchauffement climatique. Et donc les investissements nécessaires pour atteindre des objectifs climatiques acceptables.  

 

…mais qui a fait des émules  

 

Pourtant, en dépit des critiques, le rapport a marqué un tournant. D’autant qu’il reste très difficile d’estimer les coûts économiques des effets du réchauffement : augmentation de la fréquence des évènements météorologiques extrêmes comme les inondations et sécheresses, pressions graves sur les ressources en eau, réduction des rendements agricoles, pertes d’écosystèmes et d’espèces, etc. Des difficultés qui n’ont cependant pas empêché plusieurs chercheurs et institutions de se pencher sur le sujet.

Dans ses rapports qui compilent l’état de l’art sur les travaux économiques concernant le changement climatique, que ce soit en 2007 puis surtout en 2014, le GIEC -le groupe intergouvernemental d'experts sur l'évolution du climat- met lui aussi l’accent sur le coût économique de l’inaction. Ses conclusions sont sans appel : plus les gouvernements tardent, plus la charge sera lourde pour les générations futures.Ne rien faire pourrait provoquer une baisse du PIB mondial de 1 à 4 % en 2030, de 2 à 6 % en 2050, et de 3 à 12 % en 2100. Mais difficile d’être plus précis, que ce soit sur la balance "coût/avantages" ou sur les effets sur l’emploi, en raison d’un nombre trop important d’incertitudes, précise le GIEC.

 

Des conclusions de plus en plus partagées    

 

Le dernier rapport référent sur le coût de l’inaction date de septembre 2015. Et son commanditaire est cette fois issu du sérail financier. Il s’agit de Citigroup, l’une des plus grandes banques au monde ! Ses auteurs comparent le coût de deux scénarios, l'un où l'on ne ferait rien pour lutter contre le réchauffement et l’autre où l'on ferait les choix énergétiques permettant de limiter le réchauffement à 2°C. 

Résultat : à horizon 2040, le coût de l’action (190,2 milliards de dollars) et celui de l’inaction (192 milliards de dollars) sont quasiment identiques. Agir coûterait donc même un peu moins cher que de ne rien faire. "Cela s’explique par la baisse du coût des énergies renouvelables et la baisse de la consommation d’énergies fossiles due à l’amélioration de l’efficacité énergétique. Dans un scénario d’action, il faudra davantage investir les premières années mais ensuite le retour sur investissement sera positif, entre 1 et 4 % en 2021, et entre 3 et 10 % à l’horizon 2035", expliquent les auteurs.

Ainsi, les investissements supplémentaires nécessaires à la mise en place de technologies bas carbone devraient coûter environ 1 % du PIB. Un réchauffement global de la température de 1,5°C coûterait lui chaque année 0,7 % de PIB (20 milliards de dollars) d’ici 2060. Un coût qui croît rapidement en fonction de la hausse des températures : dans un scénario à  2,5°C, les pertes seraient de 44 000 milliards de dollars, soit 1,1 % du PIB. Et de 72 000 milliards dollars, soit 2,5 % du PIB mondial, dans un scénario à +4,5°C. Or selon les dernières estimations réalisées avec les contributions volontaires des Etats, c’est un scénario à un peu plus de 3°C qui se dessine.  

Mais au fond, il n’est pas nécessaire de se projeter aussi loin dans le temps. Dès 2013, la Banque mondiale ("Integrating Climate and Disaster Risk into Development") et le réassureur Munich Re sonnaient l’alerte sur le coût des catastrophes naturelles, qui devraient augmenter avec le changement climatique. Selon leurs rapports respectifs, on estime que les catastrophes naturelles ont tué 2,5 millions de personnes et coûté 3 800 milliards de dollars entre 1980 et 2012, surtout dans les pays émergents qui voient leur PIB affaibli par ces phénomènes climatiques.    

 

 

(1)   voir l’article très complet des messages du rapport et critiques d’Olivier Godard, "Le Rapport Stern sur l'économie du changement climatique était-il une manipulation grossière de la méthodologie économique ?", Revue d'économie politique 4/2007 (Vol. 117).      

Béatrice Héraud
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