Publié le 06 août 2007

EMPREINTE TERRE

Nouvelle-Calédonie : l'or vert de Goro Nickel sortira-t-il de terre ?

L'usine Goro Nickel est annoncée comme l'un des plus grands complexes d'exploitation de nickel au monde. Supension de travaux, procès, rapports de force : le projet ne cesse de prendre du retard. De nouveaux avis d'experts préconisent enfin des études d'impact sur l'environnement, comme le souhaitaient les représentants des populations locales. Ecologistes et indépendantistes entendent rester vigilants sur la poursuite des travaux et la mise en route de l'usine.

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Avec ses 18500 km2, la Nouvelle-Calédonie renferme 20 à 30% des réserves mondiales de nickel alors qu'elle représente 9% du marché mondial. Depuis le XIXe siècle, celui qu'on appelle "l'or vert" rythme l'histoire de l'île et les hausses des cours des dix dernières années - en mars 2007 le cours du nickel atteignait plus de 45 000$ la tonne - n'ont pas entamé l'intérêt des industriels pour ce minerai. De la fourchette à la monture de lunettes, de la turbine de centrale électrique au moteur de fusée, le nickel est partout, et régulièrement la demande croissante fait face à une pénurie de l'offre. C'est dans ce contexte que le canadien Inco avait projeté de construire au sud de l'île le plus grand complexe international d'exploitation du nickel, prévoyant alors une mise en route en 2004 puis en 2007. Innovation de taille, Goro Nickel allait être la première usine recourrant à la lixiviation à grande échelle, procédé de "lessivage" du sol afin d'en isoler le nickel et le cobalt, dans ce cas au moyen de dérivés du souffre. C'était sans compter l'opposition des populations locales qui ont vu immédiatement les risques environnementaux d'un tel projet.

Les deux "ors verts" de la Nouvelle-Calédonie

Car si le nickel renfermé dans le sol calédonien est une richesse économique, il est aussi à l'origine d'un autre "or vert" pour l'île : sa biodiversité. En effet la particularité des sols a pour conséquence d'être à l'origine d'une faune et d'une flore incomparables, endémiques à plus de 80%. La Nouvelle-Calédonie est également riche de ses lagons et de ses fonds marins, eux aussi à l'incroyable biodiversité. D'ailleurs les élus des collectivités ont demandé l'inscription au patrimoine mondial de l'humanité du lagon sud, l'un des plus grands au monde et encerclé d'une barrière de corail exceptionnelle. Or c'est précisément à cet endroit, dans la baie de Prony exactement, que le grand tuyau servant à l'élimination des déchets issus de la lixiviation, devrait se trouver. En juin 2006, cette situation pour le moins paradoxale a permis au comité indépendantiste Rheebu Nuu de faire annuler par le tribunal administratif de Nouvelle-Calédonie l'arrêté pris par la province Sud deux ans plus tôt et autorisant l'exploitation de Goro Nickel. A ce jour, les 60 000 tonnes de nickel et 5 000 tonnes de cobalt attendus ne devraient voir le jour qu'en 2009 et l'usine aura coûté deux fois le montant initial pour atteindre 3 milliards de dollars. Pourtant les routes creusées dans la montagne ont déjà défiguré le paysage et endommagé de manière irréversible plusieurs hectares. "2000 hectares ont déjà été détruits pour lesquels aucun inventaire de la biodiversité n'a été réalisé avant la destruction lancée par l'industriel en 2002; sans parler de la sédimentation des fonds marins avec les ruissellements de boues depuis 7 ans," explique Raphaël Mapou du comité Rheebu Nuu, leader de la contestation de Goro Nickel.

Le principe de précaution enfin respecté ?

Ahab Downer, responsable du bureau WWF de Nouvelle-Calédonie dresse, lui aussi, un constat inquiétant : "En 150 ans d'exploitation minière on peut voir les cicatrices laissées sur le sol calédonien, des montagnes entières ont été "décapées". Si les choses s'améliorent peu à peu, avec Goro Nickel des forêts ont déjà été détruites, dont certaines comptaient 9 espèce endémiques sur 10." Mais Ahab Downer renouvelle aussi son espoir depuis le reprise de Goro Nickel par la société brésilienne CVRD - Companhia Vale do Rio Doce. Restant lucide, il note que les choses ont évolué de mieux en mieux et de plus en plus rapidement. "Jusqu'ici le principe de précaution a peu été respecté et la population n'accepte plus la façon dont Inco avait voulu lui forcer la main. La CVRD fait partie du Conseil international des mines et métaux qui dit vouloir intégrer le développement durable au cœur de son action. Jusqu'ici Goro Nickel n'avait pas fait l'objet de telles promesses, il reste à voir s'il y aura une véritable mise en œuvre," explique-t-il. C'est d'ailleurs pourquoi le WWF a formulé un ensemble de 16 recommandations pour un minier respectueux de l'environnement en Nouvelle Calédonie.

Un comité d'experts de l'école des mines de Paris a récemment planché sur le stockage des résidus -notamment la question des fosses minières- et fait valoir qu'il est essentiel de définir d'abord les objectifs environnementaux puis de rechercher les moyens pour les atteindre. Une remarque qui va dans le sens du comité Rheebu Nuu qui, comme toutes les ONG hostiles au projet, réclame depuis le début une telle démarche. "Pour nous, définir les objectifs environnementaux c'est avant tout arriver à cerner les conséquences hydrogéologiques de cette fosse de 700 hectares et profonde en moyenne de 60 mètres. C'est à dire évaluer les destructions de la biodiversité et l'assèchement des cours d'eau. Cette fosse va remettre en cause également l'équilibre géophysique de cette partie du plateau -qui surplombe la tribu de Goro- déjà sujette à de grands éboulements," explique Raphaël Mapou.

La vigilance reste de mise

Outres les risques environnementaux c'est aussi la préservation de la culture kanak et la santé des populations qui est en jeu. "Les conséquences d'un procédé de lixiviation à cette échelle ne sont pas connues, par exemple sur les ressources alimentaires des populations avoisinantes. Il est impératif aussi de surveiller de près la santé des travailleurs sur le site qui risquent d'être exposés à différents rejets toxiques dans l'atmosphère," souligne Ahab Downer. Face à cette situation, le comité Rheebu Nuu maintient sa position de fermeté et demande l'ouverture de véritables négociations afin que "l'irréparable du fonctionnement à venir ne s'ajoute à l'irréparable déjà commis."

Avec Goro Nickel, projet préalable à un autre grand projet minier prévu au Nord, la Nouvelle Calédonie est face à une double voie : considerer le nickel comme le seul moyen nécessaire à la croissance de l'île et assurer ainsi son indépendance économique ou alors tenir compte de la coexistence du nickel et d'une immense biodiversité qui elle aussi pourrait être source de richesse. Cette dernière voie est celle souhaitée notamment par Ahab Downer. "Là où il y a le nickel, il y a les plus grands enjeux de biodiversité pour la Nouvelle-Calédonie. Le tout nickel sans mettre en avant d'autres activités est par définition une solution qui n'est pas durable. Il est donc impératif de developper d'autres industries, non-extractives et durables comme le tourisme par exemple," souligne-t-il.

Christophe Brunella
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