Publié le 24 octobre 2012

EMPREINTE TERRE

Montréal, terreau fertile pour l'agriculture urbaine

Balcons, arrière-cours ou jardins partagés...tout espace est bon pour cultiver dans la ville québécoise! 38% des Montréalais disent pratiquer le jardinage, un taux inégalé dans le monde. Et les citoyens veulent encore plus : 30 000 d'entre eux se sont mobilisés début 2012 pour demander à la ville une concertation sur l'agriculture urbaine ! Décryptage d'un phénomène.

138570_GF.jpg
jardin communautaire à Montréal
BH

Au détour des rues montréalaises, il n'est pas rare de voir un coin de potager au pied des immeubles de deux étages qui façonnent la ville ou des jardinières sur les balcons. « 38% des habitants disent pratiquer le jardinage, c'est près d'1 million d'habitants ! Il n'y a d'ailleurs pas de profils type : il s'agit aussi bien de classes moyennes que de personnes plus démunies», souligne Eric Duchemin (1), professeur associé à l'Institut des sciences de l'environnement de l'UQAM et spécialiste de l'agriculture urbaine. Une tradition qui puise sans doute dans le passé agricole de la ville mais qui s'est renforcée au fil des crises. Pendant la seconde guerre mondiale, les autorités ont ainsi incité les habitants à cultiver les « jardins de la victoire » pour faire face à la crise alimentaire. Puis c'est une tout autre crise qui a permis de structurer un programme de jardins communautaires, soutenu depuis par la ville: en 1974, une grève des pompiers aboutit à la destruction quasi-totale de quartiers (« Week end rouge »). Pour réhabiliter les zones, les habitants demandent alors à la mairie des espaces pour cultiver.

9000 parcelles à jardiner

Depuis on compte 97 jardins communautaires (gérés par les arrondissements et mis à disposition des habitants), 75 jardins collectifs (à l'initiative d'organismes œuvrant dans la sécurité alimentaire) et 8 500 jardinets, soit près de 3% d'espaces cultivés (25 ha) dans cette ville de 1,6 million d'habitants. « C'est beaucoup plus qu'aucune ville à travers le monde, assure Eric Duchemin. Et depuis 5, 6 ans, de nombreux projets se lancent, dans les entreprises, les universités (collectif CRAPAUD, associations comme Alternatives, ndlr)... grâce à un énorme mouvement citoyen ».Tant mieux, car dans certains quartiers, « il faut patienter jusqu'à 7 ans pour obtenir une parcelle dans un jardin communautaire ! », indique Fanny Brunet de l'association « L'autre Montréal », qui organise des visites pédagogiques de la ville sous l'angle de l'agriculture urbaine.

Pour autant, la pression foncière n'épargne pas les potagers de Montréal. Deux jardins communautaires devraient ainsi laisser prochainement la place à des parkings pour logements sociaux. Et il devient de plus en plus difficile de trouver des espaces libres pour les déplacer ailleurs dans la ville. Restent les toits, qui sont devenus les nouveaux lieux prisés pour développer les jardins urbains : la verdure envahit ainsi une partie du toit d'une bibliothèque de la « Petite Italie » de même que celui de l'université Mc Gill ou encore celui d'un bâtiment commercial avec la serre des fermes Lufa (voir article lié). Par ailleurs, certains arrondissements doivent encore faire face à la réhabilitation des jardins plantés sur des sols pollués. Pour certains cela peut se chiffrer à près d'1 million de dollars canadiens (700 000 €) mais après 5 ans de travaux, la question est en passe d'être réglée. « Et des recherches ont montré que le risque de contamination est relativement faible », tient à rassurer Eric Duchemin.

Une réflexion générale à mener sur l'agriculture urbaine

Le défi de Montréal est peut-être ailleurs. « Montréal est une ville nourricière qui s'ignore. La ville s'est reposée sur ses lauriers et la place de l'agriculture urbaine dans sa stratégie de développement actuelle s'est réduite », estime-t-il. Or, les vertus de l'agriculture urbaine sont multiples, souligne l'universitaire : en plus de l'apport sur la question de la sécurité alimentaire, des études ont montré l'importance des jardins pour le lien social et le façonnage de l'espace urbain mais aussi ses apports pédagogiques. C'est aussi une véritable économie : selon les travaux d'Eric Duchemin, la production agricole montréalaise représenterait 1,2 million de dollars canadiens (930 000 €) et ce sans compter les fermes commerciales comme les Fermes Lufa. D'ailleurs, de plus en plus de projets permettent à leur structure ou initiateurs d'en vivre. Par exemple, le Santropol Roulant propose des paniers bio ou fourni des légumes aux marchés ou à la popote roulante (sorte de restos du cœur). Et il est de plus en plus courant de troquer une partie de son jardinet à une personne qui laissera une partie de la production au propriétaire et vendra le reste !

Pour autant, « aucune réflexion globale n'est menée. Les projets pullulent mais sans coordination » regrette Eric Duchemin. De fait, en début d'année, 29 000 citoyens ont signé une pétition pour demander la tenue d'une concertation publique sur le sujet. Celle-ci s'est tenue en juin et un rapport vient d'être publié. Il souligne que « l'agriculture urbaine à Montréal est un phénomène d'une ampleur sous-estimée, qui (...) répond à des besoins multiples de santé, d'intégration sociale, de lutte à la pauvreté et de développement durable ». Il préconise notamment la plantation d'arbres fruitiers sur le domaine public, ou de « ruelles vertes »et plus généralement de « favoriser les aménagements de type 'forêt nourricière' avec des arbres, des arbustes et des plantes comestibles » pour « une meilleure utilisation de l'espace public, tout en produisant des ressources alimentaires pour la communauté ».

(1) Joint par téléphone. Eric Duchemin est détenteur d'un Ph.D. en sciences de l'environnement (UQAM), Professeur associé à l'institut des sciences en environnement de l'UQAM. Il est aussi membre du collectif en aménagement paysager et agriculture urbaine durable (Crapaud) et co-initiateur de l'école d'été sur l'agriculture urbaine.

Béatrice Héraud, envoyée spéciale à Montréal
© 2014 Novethic - Tous droits réservés

‹‹ Retour à la liste des articles

Suivez-nous