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Publié le 16 septembre 2011

EMPREINTE TERRE

Les apiculteurs ont le bourdon

La fédération française des apiculteurs professionnels manifestait le 14 septembre contre l'autorisation de mise sur le marché du cruiser OSR sur le colza. Un produit qu'ils considèrent comme dévastateur pour les abeilles et qui s'ajoute aux autres pesticides déjà présents dans les campagnes. Tant et si bien qu'ils demandent un « asile écologique » pour leurs abeilles.


Emmapom

Bataille juridique autour du Cruiser

De 2008 à 2011, le ministère de l'Agriculture a accordé chaque année la mise sur le marché du Cruiser puis du Cruiser 350. Celles-ci ont été contestées par l'UNAF (union nationale des apiculteurs français) qui a déposé quatre recours eu Conseil d'Etat. En février 2011, ce dernier a annulé les deux premières AMM (2008 et 2009) au motif que les autorisations ont été délivrées sur une base annuelle et non décennale comme le prévoit la loi. Le 14 septembre, c'est ce même motif qu'a invoqué le rapporteur public pour demander l'annulation de l'autorisation 2010 du Cruiser 350. « Le magistrat a affirmé que cette méthode illégale de tronçonnement année par année prouvait que le ministre de l'Agriculture savait en accordant chaque AMM annuelle pour le Cruiser 350 que l'innocuité du produit n'était pas encore démontrée par le fabricant », précise l'UNAF dans un communiqué. « Il a aussi reconnu que l'évaluation qui avait été faite pour le processus d'homologation avait été conforme à la législation », souligne de son côté Syngenta. Le Conseil d'Etat donnera sa décision ultérieurement mais ce sera la dernière fois car désormais, ce sera au tribunal administratif de se prononcer en première instance. C'est ce à quoi s'est d'ores et déjà employé FNE qui a déposé un recours devant le TA le 1er août contre le cruiser OSR.

Le 14 septembre, une drôle de péniche débarquait quai Saint Bernard à Paris. A son bord, des centaines de ruches -venues essentiellement d'Anjou- et des apiculteurs en colère qui brandissaient des banderoles où l'on pouvait lire : « à bas le Cruiser », « abeilles sacrifiées = hommes en danger », « abeilles mortes au combat de la pollinisation »... Cette transhumance un peu particulière était surtout symbolique pour la Fédération française des apiculteurs professionnels : « à la campagne, nos abeilles sont agressées par les pesticides, nous migrons donc vers la ville pour demander l'asile écologique à nos abeilles, moins sensibles à la pollution urbaine qu'au Gaucho et Cruiser », clamait dans un humour amer le coprésident de la fédération Alain David. A terre, il était acclamé par des dizaines d'apiculteurs de la FFAP qui, enfumoirs à la main, manifestaient aussi contre la récente autorisation de mise sur le marché d'un nouveau pesticide: le Cruiser "OSR" de Syngenta, utilisé pour le traitement des semences de colza.

Une autorisation délivrée en mai dernier par la direction générale de l'alimentation et qui fait suite à la mise sur le marché du Cruiser OSR pour le maïs, toutes deux basées sur un avis de l'Agence Nationale de Sécurité Sanitaire (Anses) du 15 octobre 2010 (voir document lié). Le problème vient du fait que ce produit contient du thiaméthoxam, un insecticide systémique extrêmement puissant « aux effets toxiques avérés pour l'abeille », selon l'Union nationale des apiculteurs français (UNAF). Utilisé sur le colza, celui-ci aura un effet « désastreux » car cette plante, qui restait jusque là l'une des rares cultures non traitées, est « une ressource majeure » pour l'abeille très attirée par son pollen, estime Marie-France Roux, une apicultrice membre de la FFAP. Des affirmations que rejette en bloc Syngenta, qui rappelle que le produit « est homologué et utilisé depuis de nombreuses années en Allemagne, au Royaume-Uni et en Pologne (près de 2,8 millions d'hectares, ndlr) sans qu'aucun incident n'ait été signalé ». Un argument de poids selon le ministre de l'Agriculture qui, dans une réponse adressée à la députée EELV Anny Poursinoff, précisait : « nous devons veiller à ce qu'il n'y ait pas d'inégalité de traitement entre les paysans français et les paysans allemands en matière de règles environnementales. Sinon, nous tirons une balle dans le pied des paysans français ». Et le ministre assure que dans tous les cas, « si les réseaux de surveillance devraient montrer que l'utilisation du "Cruiser OSR" ou que les effets cocktails pouvaient avoir la moindre incidence sur la reproduction et la population des abeilles, je retirerais immédiatement l'autorisation du Cruiser OSR. »

Quoi qu'il en soit, pour Marie-France Roux qui officie depuis 30 ans dans l'Isère, « la coupe est pleine : nos ruches sont déjà remplies de pesticides. Nos abeilles sont tellement affaiblies que l'on doit avoir de plus en plus de ruches pour compenser celles qui sont improductives et maintenir une colonie correcte ». Depuis 1994, les apiculteurs constatent en effet une baisse de leur production de 50% et d'un accroissement de la surmortalité allant jusqu'à 30% de leur cheptel en hiver. Une surmortalité dont les causes sont certes multifactorielles mais qui serait aggravée par les pesticides, selon plusieurs études, dont l'une publiée cet été par des chercheurs du CNRS, de l'INRA et de l'Université Blaise Pascal*. Ainsi, selon ces scientifiques, l'infection par le parasite Nosema ceranae, responsable de l'une des maladies -la nosémose- qui décime chaque année des milliers de colonies, entraîne une plus forte mortalité lorsque les abeilles sont confrontées à des insecticides type fipronil ou thiaclopride, même à faible dose.

Or, si les doses de pesticides ont bien baissé depuis 15 ans et devraient encore se réduire dans les années à venir, notamment sous la pression du plan Ecophyto qui doit réduire de 50% les pesticides utilisés en France d'ici 2018, l'Hexagone reste le premier consommateur européen de pesticides avec 65 000 tonnes par an. Et leur toxicité est de plus en plus importante, dénoncent les apiculteurs. « Aucun problème n'a été notifié lorsque les agriculteurs ont épandu les produits dans les conditions préconisées par Syngenta », rétorque de son côté l'entreprise de phytosanitaires qui assure former distributeurs et agriculteurs auxdites techniques . Des arguments qui sont loin de convaincre les apiculteurs et écologistes, qui ont saisi le tribunal administratif pour demander l'annulation de la mise sur le marché du Cruiser OSR (voir encadré).

* étude publiée en juillet 2011 dans la revue PLoS ONE, par les chercheurs du laboratoire microorganismes : génome et environnement (LMGE, CNRS/université Blaise Pascal Clermont-Ferrand 2) et du Laboratoire de toxicologie environementale (LTE, INRA Avignon)

Actualisation: Le 3 octobre 2011, le Conseil d'Etat a annulé la décision autorisant la mise sur le marché de l'insecticide « Cruiser » pour l'année 2010. Dans un communiqué, le Conseil d'Etat explique qu'en « autorisant le Cruiser seulement pour une durée d'un an et en annonçant un réexamen complet du dossier à l'issue de cette année pour étudier la possibilité d'un renouvellement, le ministre devait nécessairement être regardé comme ayant justifié sa décision par le fait qu'au vu des éléments dont il disposait, il ne pouvait tenir pour suffisamment établie l'innocuité, notamment à long terme, du produit, motif qui ne pouvait le conduire qu'à prendre une décision de refus d'autorisation. »

Béatrice Héraud
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