Publié le 15 juin 2015

EMPREINTE TERRE

Elevage animal industriel : un risque pour les investisseurs

La ferme des mille vaches, qui fonctionne depuis 9 mois dans la Somme, continue de susciter la polémique après avoir dépassé le nombre de bêtes autorisées. Craignant pour leur réputation, plusieurs grandes surfaces boycottent le lait provenant de cet élevage. En Grande-Bretagne, Jeremy Coller, l’un des financiers les plus importants pour les entreprises non cotées, appelle à intégrer le risque lié à l’industrialisation de l’élevage animal dans les décisions d’investissement.

Bovins photographiés le 30 mai 2015 à la ferme des mille vaches.
Philippe Huguen / AFP

Se préoccuper de l’élevage animal industriel, c’est bon pour le consommateur. Mais aussi pour les investisseurs. Pour Jeremy Coller, le mal-être des animaux élevés industriellement est un risque à prendre en compte dans le financement de ce type d'élevage.   

Lors de la conférence Responsible Investor, qui s’est tenue à Londres au début du mois, le président de Coller Capital, un fonds de private equity (qui finance les entreprises non cotées), a présenté sa démarche. "Notre campagne auprès des investisseurs a trois objectifs : les pousser à intégrer le risque lié à l'industrialisation de l'élevage dans leurs décisions d'investissement, les inciter à l'engagement actionnarial auprès des entreprises concernées et soutenir le classement d'une centaine d'entreprises de l'agro-industrie sur ce critère."

  

"Les risques sont environnementaux, sociaux et économiques"  

 

À la tête de la firme qu’il a créée en 1990, Jeremy Coller, l’un des financiers les plus influents du secteur selon Financial News, est aussi un végétarien convaincu. "Je suis végétarien depuis des années, mais jusqu'en 2012, j'ai toujours pensé que c'était un choix personnel. J'ai réalisé que les raisons pour lesquelles j'étais végétarien, liées à l'industrialisation de l'élevage des animaux, montraient qu'il s'agissait d'un problème global. Les risques sont environnementaux, sociaux et économiques."  

Pour la fondation Jeremy Coller, qui porte l’initiative, l’élevage industriel est triplement risqué : la règlementation ne cesse de se renforcer, la réputation des entreprises le pratiquant est de plus en plus menacée, enfin les conséquences environnementales sont sévères.  

 

80 % d’antibiotiques dans l’élevage industriel américain  

 

Cette pratique augmente par exemple la résistance aux antibiotiques. Aux États-Unis, 80 % de l’ensemble des antibiotiques sont utilisés pour l’élevage industriel. Ce chiffre dépasse les 50 % en Europe.   

L’élevage industriel participe également au réchauffement climatique. 14,5 % des émissions de gaz à effet de serre proviennent des animaux d’élevage.  

Enfin, c’est un secteur qui consomme des ressources rares : il faut 1000 litres d’eau pour produire 100 calories de bœuf. L'élevage industriel contribue aussi à la sous-alimentation et à la faim dans le monde : un tiers de la récolte mondiale de céréales est destinée aux animaux. De quoi nourrir 4 milliards de personnes.  

Au-delà de ces problèmes environnementaux, sociétaux et de gouvernance (ESG), investir dans des entreprises qui ne se préoccupent pas du bien-être animal comporte aussi des risques réputationnels. Ainsi, le prix de l’action des supermarchés britanniques Tesco a chuté de 13% après la diffusion d’un reportage télé révélant que la firme s’approvisionnait en poulets élevés de façon intensive. 48% des Britanniques disent faire très attention au bien-être animal dans leurs choix alimentaires.  

 

La ferme des 1000 vaches largement critiquée  

 

En France, les nombreuses critiques suscitées par l’installation de la ferme des mille vaches, à Ducrat dans la Somme, témoignent d’une inquiétude croissante de la population sur ces questions. Le projet, lancé en 2009 par Michel Ramery, un entrepreneur du BTP, visait à constituer un cheptel de 1 000 vaches (et 750 veaux et génisses) pour produire du lait. Adossé à la ferme, un méthaniseur d’une capacité de 1,5 mégawatt doit également produire de l’énergie et de l’engrais à partir des déjections animales. À l’image des fermes allemandes.  

En novembre 2011, une enquête d’utilité publique rend un avis favorable malgré une forte opposition locale, portée par l’association Novissen (Nos villages se soucient de l’environnement). Avec Europe Ecologie-Les Verts, la Confédération paysanne ou encore la Coordination rurale, de nombreuses mobilisations sont organisées pour dénoncer ce modèle d’élevage. En vain.  

Un arrêté préfectoral du 1er février 2013 donne son feu vert à la construction de la ferme des mille vaches, qui ne pourra finalement compter que 500 bêtes, les surfaces d’épandage pour l’engrais produit par le méthaniseur étant insuffisantes.  

Le 9 juin dernier, après le témoignage d’un salarié, publié par le site Reporterre, un contrôle est effectué dans l’élevage par la Direction départementale de la protection des populations (DDPP). 296 vaches non autorisées sont découvertes.  

 

Le ministre de l'agriculture annonce des sanctions  

 

"J'avais indiqué que si on devait dépasser les 500 vaches, il faudrait qu'il y ait à nouveau une enquête publique", a réagi Stéphane Le Foll, le ministre de l’agriculture, dans un communiqué. "Des sanctions seront prises. La recherche de la rentabilité économique ne peut s'affranchir du respect des règles environnementales et du bien-être animal."

De son côté, le directeur d’exploitation admet avoir "anticipé" sur la réponse à sa demande d’extension à 880 laitières déposée le 7 janvier.  

Pour éviter d’être mêlées à la polémique, certaines enseignes de la grande distribution ont décidé, dès le mois d’avril, de boycotter, de façon non officielle, les laiteries qui se fourniraient à la ferme des mille vaches. La coopérative Agrial a ainsi annoncé qu’elle ne fabriquerait plus de yaourts, crèmes dessert et autres fromages blancs sous marque distributeurs à partir du lait des mille vaches.  

 

Sept investisseurs s’engagent  

 

Un récent sondage Ifop1, réalisé pour l’association Agir pour l’environnement, montre que 68% des Français interrogés sont opposés aux projets de fermes-usines. Les consommateurs sont en effet de plus en plus préoccupés par l’origine de leur alimentation et veulent une meilleure vie pour les animaux d’élevage. Ils n’hésiteront pas à se détourner de certaines marques jugées négligentes. C’est pourquoi Jeremy Coller juge primordial d’intégrer ce risque aux principes d’investissement responsables (PRI) des Nations-Unies. Sept grands investisseurs, pesant 900 milliards d'euros, parmi lesquels Aviva et BNP IP, ont d’ores et déjà signé l’appel de l’initiative. Et la fondation Jeremy Coller devrait bientôt rendre public un outil de reporting intégrant cette notion.  

Pour les entreprises, cette problématique reste encore minoritaire. Selon un rapport publié en février dernier, par le Business Benchmark for Animal Welfare (BBFAW), la moitié des 80 entreprises évaluées en 2014 apparaissent dans les deux niveaux les plus bas, indiquant que le bien-être animal n’est pas traité avec la même importance que les autres thématiques de RSE (responsabilité sociétale de l’entreprise).  

Les groupes Danone et Sodexo sont les entreprises françaises ayant obtenu les meilleurs résultats. Des résultats pourtant jugés "décevants" par Nicky Amos, la responsable de BBFAW : "La France doit encore faire preuve de réel leadership en ce qui concerne la thématique du bien-être animal." Marks&Spencer, Unilever ou encore McDonald’s occupent le haut du classement.  

 

[1] Sondage réalisé auprès de 1003 personnes entre le 14 et le 17 avril.   

Concepcion Alvarez
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