Publié le 11 mai 2017

EMPREINTE SOCIALE

La chasse aux fake news ou le mythe de Sisyphe

Rumeurs de compte offshore et consommation de drogue pour Emmanuel Macron... Les fake news ont tenté, jusqu'au dernier moment, de déstabiliser la campagne présidentielle. Des fact-checkeurs, ces journalistes qui tentent de rétablir la vérité, mènent un long travail de vérification dont l'impact est difficilement mesurable.


Kagenmi

Les fake news ont pollué la campagne présidentielle. Ces fausses informations sont relayées principalement sur les sites d'extrème-droite (principaux pourvoyeurs de fake news en France) et sur les réseaux sociaux. On se souvient par exemple de la fameuse oreillette cachée d’Emmanuel Macron pendant le débat l’opposant à Marine Le Pen. Une rumeur relayée des milliers de fois sur Internet et même par le député apparenté FN Gilbert Collard.

Mais la plus importante reste celle des "Macron Leaks", arrivée à point nommé le vendredi 5 mai au soir. Seulement une heure avant la trêve forcée des candidats et le silence imposé à la presse. L’équipe de campagne d’Emmanuel Macron a tout juste eu le temps de dénoncer une "action de piratage massive et coordonnée". Des fake news ont été insérées dans les 15 Go de données rendues publiques. Comme par exemple, ce faux document censé prouver qu’Emmanuel Macron consomme de la cocaïne. 

 

Pédagogie contre mensonge : un travail de longue haleine  

 

Pour lutter contre ces pratiques, plusieurs organes de presse se sont organisés en France. Soutenus par Google et le réseau international de médias First Draft, 37 médias ont lancé la plateforme collaborative de fact-checking, "CrossCheck". "Il ne s’agit pas de dire que nous avons raison et qu’ils ont tort, mais d’apporter des preuves et un vrai raisonnement", explique Adrien Sénécat, journaliste pour Les Décodeurs du journal le Monde.

Mais l'impact de ce travail de fact checking face à de solides réseaux de diffusion est très difficile à mesurer. "Nous n’avons pas d’outil concret pour l’analyser", avoue Adrien Sénécat. "Est-ce-qu’on peut stopper la diffusion de fake news ? Ce serait souhaitable. Mais notre travail c’est surtout de donner les clés aux internautes pour identifier une fake news et développer son esprit critique".    

 

La limite de la lutte sur Facebook 

 

Dans ce sillage, Facebook a activé, en février, son outil de fact-checking. Chaque utilisateur peut signaler un article comme étant une fausse information. Les publications signalées sont alors vérifiées par plusieurs médias partenaires de Facebook. Si plus de deux médias sur les huit (AFP, BFMTV, l’Express, France Médias Monde, France Télévisions, Libération, Le Monde et 20 minutes) concluent à une fake news, un pictogramme indique que l’article est "contesté par des organismes vérificateurs tiers".

L’article n’est en l’occurrence pas supprimé car "cela contrevient à nos standards. Nous misons sur la pédagogie", explique Facebook. Par contre, "la personne qui a émis une fake news reconnue comme telle ne peut pas sponsoriser son post et ne peut donc pas faire de publicité", souligne le réseau social. "Si les gens savent reconnaître une fake news, ils n’en partageront plus et leurs émetteurs n’auront plus d’intérêt à les fabriquer".

L’efficacité de cet outil est encore à prouver et comporte quelques limites. D’abord, le signalement se fait sur un lien et donc seulement un site. Or, les fake news sont souvent créées et reprises simultanément par plusieurs sites avant d’être partagées massivement par des pages Facebook d’extrême-droite et enfin par des militants.

"Un militant seul peut générer entre 30 000 à 40 000 partages", évalue Adrien Sénécat des Décodeurs. "Nous utilisons les canaux de diffusion des médias traditionnels pour fact-checker. Avec ce fonctionnement, nous ne réussissons qu’à toucher une petite part des personnes qui ont vu circuler et ont partagé l’information. Pour que notre fact checking soit efficace, il faut que les internautes eux-mêmes se saisissent de notre article et le diffusent".

Ce qui est sûr, estime le journaliste, c’est que le fact checking "n’a pas d’effet négatif. On ne répand pas la rumeur en y répondant". Reste donc à savoir les internautes et plus globalement les citoyens sont autant attachés à la vérité que les Décodeurs.  

 

Le fact checking n’a pas d’effets sur les opinions

 

En mars 2017, quatre chercheurs de l'Ecole d'économie de Paris et de Science Po ont réalisé une étude, pour comprendre l’impact des fausses affirmations de Marine Le Pen. La perdante de l’élection présidentielle n’a cessé de rappeler que "99% des clandestins sont des hommes", venus pour "des raisons économiques". Or, selon le Haut-Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés, seuls 58% des migrants sont des hommes.

2400 habitants de quatre régions françaises où Marine Le Pen est arrivée en tête au premier tour de l’élection ont été interrogés. Les habitants ont été divisés en quatre groupes : "le premier n’a reçu aucune information, le deuxième a lu les déclarations de Marine Le Pen sur les migrants, le troisième a lu seulement les faits statistiques du HCR correspondants aux déclarations de Marine Le Pen, le dernier à lu à la fois les déclarations et les faits statistiques".

Résultats ? "Le fact checking permet de corriger les faits, il n’a pas d’effets sur les opinions ou sur les intentions de vote", note Emeric Henry, un des auteurs de l’étude et professeur d’économie à Sciences Po. Par contre, "il améliore nettement la connaissance factuelle des participants". En d’autres termes : les participants ont conscience que ce que dit Marine Le Pen est inexact mais leur vote ne changera pas pour autant.

"Face au Front National, la vérité reste impuissante", écrit même Emeric Henry dans une tribune au Monde. "Les faits peuvent être corrigés, mais les impressions laissées par les adeptes de la vérité approximative elles, ne peuvent pas l'être par les faits". Contacté par Novethic, le chercheur tempère : "il faut être prudent, l'immigration est un thème très spécifique, qui, dans cette période électorale est anxiogène". 

 

 

 

Marina Fabre
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