Publié le 01 octobre 2015

EMPREINTE SOCIALE

Des diamants du sang en circulation sur le marché international

Comment des diamants associés au conflit en République centrafricaine ont pu se retrouver à Anvers, dans l’un des plus grands centres de négoce de diamants au monde ? Amnesty International a remonté la filière. L’ONG a détecté plusieurs failles au niveau des systèmes de contrôle d’exportation et d’importation et met en évidence les limites du processus de Kimberley censé empêcher les diamants de guerre d’arriver sur le marché international. Décryptage.

Des vendeurs de diamants en RDC, pays par lequel transitent les diamants de guerre en provenance de Centrafrique.
Junior D.Kannah / AFP

Des diamants issus du conflit centrafricain en circulation sur le marché international ?  Une situation très probable selon l’association Amnesty International qui a publié mercredi un rapport très détaillé sur la question.  

Depuis 2013, le conflit entre les anti-balaka, chrétiens ou animistes, et la Séléka, majoritairement musulmane, a déjà fait plus de 5 000 morts. En mai 2013, deux mois après l’arrivée au pouvoir de la Séléka, le processus de Kimberley a interdit l’exportation de tous les diamants centrafricains.  

Le processus de Kimberley, une initiative intergouvernementale mise en place en 2003, a pour but d’empêcher le commerce international des diamants de la guerre. Ses 54 membres, représentant 81 pays, s’engagent ainsi à contrôler l’exportation et l’importation des diamants associés à des conflits. Mais le processus n’empêche pas le commerce à l’intérieur du pays dont les anti-balaka et la Séléka tirent largement profit, en taxant les mineurs et les négociants et en leur extorquant de l'argent en échange d'une protection.  

Tout au long du conflit, des milliers de petits mineurs artisanaux ont ainsi continué à extraire des diamants et de les vendre à des négociants. Ces-derniers les ont ensuite revendus aux sociétés exportatrices de diamants de Bangui, la capitale de RCA, où ils sont toujours stockés, du fait de l’interdiction imposée par le processus de Kimberley.   

 

Trafic de diamants à l’intérieur du pays

 

"Deux de ces principaux bureaux d'achat de diamants, Badica et la Sodiam, ont acheté à eux deux pour plusieurs millions de dollars de diamants pendant le conflit, notamment des diamants provenant de zones où l'on savait pertinemment que la Séléka et les anti-balaka extorquaient de l'argent aux mineurs et aux négociants", peut-on lire dans le rapport.  

D’après Amnesty, "il y a un fort risque" que le principal négociant du pays, Sodiam, ait amassé pendant le conflit quelque 60 000 carats de diamants, d’une valeur de 7 millions de dollars, ayant servi à financer les milices chrétiennes anti-balaka. En mai 2015, un représentant de la Sodiam a confirmé à l'ONG que la compagnie achetait des diamants dans l’ouest de la RCA malgré le conflit et les stockait en attendant de pouvoir les exporter.  

Les Nations unies, de leur côté, ont déjà mis sur liste noire le 2e négociant du pays, Badica, et sa filiale belge Kardiam, pour trafic de diamants venant de mines contrôlées par l’ex-rébellion Séléka, dans l’est du pays. "Le gouvernement doit saisir tous les diamants du sang, les vendre et utiliser l'argent dans l'intérêt public, s'alarme Lucy Graham, conseillère juridique à Amnesty International. La population centrafricaine doit pouvoir profiter de ses propres ressources naturelles".  

 

140 000 carats sortis en fraude  

 

Si certains de ces diamants ont bel et bien été stockés par les bureaux d’achat, beaucoup d’autres ont été passés en contrebande dans les pays voisins du Cameroun et de la République démocratique du Congo. "La plupart des experts reconnaissent que la contrebande a augmenté. Par ailleurs, depuis le début du conflit, on estime que 140 000 carats, c'est-à-dire environ 24 millions de dollars, ont été sortis en fraude de République centrafricaine", indique Sabine Gagnier, responsable du programme RSE à Amnesty International France.  

Ces diamants sortis du pays sont ensuite destinés aux centres de négoce internationaux, les deux plus grands se trouvant en Belgique et aux Emirats arabes unis, deux pays membres du Processus de Kimberley. Or, "en mai et juin 2014, les autorités anversoises ont saisi trois lots de diamants bruts, en provenance semble-t-il de la République centrafricaine. Ces diamants avaient été expédiés à Anvers (Belgique), via Doubaï (Émirats arabes unis)", détaillent les auteurs du rapport qui mettent en évidence des failles dans les systèmes de contrôles et les limites du processus de Kimberley.  

Amnesty International appelle donc les gouvernements et les compagnies diamantaires internationales, comme De Beers et Signet, à soutenir une réglementation plus stricte du secteur. "Les grandes compagnies doivent regarder de près les abus commis tout au long de la chaîne d’approvisionnement, du travail des enfants à la fraude fiscale (…) et toutes les violations des droits de l’Homme et pratiques peu scrupuleuses associées aux diamants, lance Lucy Graham. Ceci est un cri d'alarme pour le secteur du diamant. Les États et les entreprises ne peuvent plus utiliser le processus de Kimberley pour rassurer les consommateurs en donnant un vernis éthique à leurs diamants."  

 

Interdiction partielle bientôt levée  

 

En juillet dernier, le processus de Kimberley a autorisé la RCA à reprendre les exportations de diamants provenant de certaines parties du pays, sous certaines conditions, qui ne sont aujourd’hui pas encore remplies. L’interdiction partielle n’est donc pas encore levée mais elle devrait l’être prochainement. Quant aux diamants actuellement stockés par les bureaux d'achat centrafricains, ils pourraient de nouveau être exportés sous réserve d'avoir fait l'objet d'un "audit juridique" qui garantisse la traçabilité des pierres.  

Le gouvernement de transition de la République centrafricaine a fait pression pour cette levée partielle car le pays a désespérément besoin des revenus provenant des exportations de diamants. Avant la prise de pouvoir par la Séléka, le secteur du diamant jouait un rôle essentiel dans l’économie, représentant la moitié des exportations nationales et 20% des recettes budgétaires. Le pays était alors le 14e producteur mondial de diamants en volume et le 12e en valeur.  

Concepcion Alvarez
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