Publié le 18 mai 2005

EMPREINTE SOCIALE

12 millions de personnes victimes du travail forcé

A moins d'un mois de la prochaine Conférence internationale du travail, qui se tiendra comme chaque année à Genève, le Bureau International du Travail (BIT) vient de publier un nouveau rapport sur le travail forcé. Ce fléau ancien est aussi un revers de la mondialisation qui concerne plus de 12 millions de personnes dans le monde, majoritairement exploitées par des agents privés. Les gains estimés sont de l'ordre de 32 milliards de dollars par an.

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Le nouveau rapport du BIT sur le travail forcé, publié quatre ans après le précédent, s'intitule" Une alliance mondiale contre le travail forcé ". Il vient compléter la typologie dessinée par le précédent et tente de quantifier l'ampleur du phénomène qui concernerait 12 millions de personnes dans le monde. S'inscrivant dans le cadre du suivi de la Déclaration de l'OIT relative aux principes et droits fondamentaux au travail de 1998, il livre une analyse détaillée des faits et causes du travail forcé, pointe les responsabilités et recense des pistes de solutions pour éradiquer ce fléau, aggravé par les effets de la mondialisation.
Aujourd'hui, 12, 3 millions de personnes seraient donc victimes du travail forcé dans le monde, c'est-à-dire travaillant contre leur gré et sous la menace. Il peut s'agir d'exploitation sexuelle à des fins commerciales, de servitudes imposées par des forces armées ou encore d'exploitation d'êtres humains à des fins économiques, part majeure du travail forcé dans le monde. Un travail lucratif puisqu'il "rapporterait" 32 milliards de dollars par an, soit 13 000 dollars par victime et par an. Ces chiffres sont une estimation " minimale " réalisée par le BIT, et fondée " sur un grand nombre de cas répertoriés, ou "indices" du travail forcé ", la " compilation " de chiffres nationaux, quasi inexistants ou très peu fiables à ce jour, ne pouvant se faire.

Tous les continents, tous les pays, tous les types d'économie

Premier enseignement majeur du rapport : le travail forcé concerne tous les continents, presque tous les pays et surtout tous les types d'économie, développées ou en développement. Selon le BIT, 20 % des cas de travail forcé sont imposés par l'Etat (travail imposé par les militaires, participation obligatoire à des travaux publics ou encore travaux pénitentiaires), l'exploitation sexuelle représente 11 % des cas, et une large majorité - 64 % - du travail forcé est imposée par des agents privés (servitude pour dettes, travail forcé domestique ou travail forcé dans l'agriculture et dans les zones rurales éloignées).
Géographiquement, les cas de travail forcé sont plus nombreux dans la région Asie-Pacifique, suivie de l'Amérique latine et des Caraïbes, puis de l'Afrique subsaharienne, régions où la servitude perdure.
Les chiffres sont également élevés dans les pays industriels, les pays en transition et dans les pays du Moyen-Orient, où le travail forcé relève, selon le BIT, du " crime organisé " imposant des servitudes pour dette à des travailleurs immigrés dans l'agriculture ou d'autres secteurs à forte intensité de main-d'œuvre comme le bâtiment, la confection, le conditionnement et l'industrie alimentaire. L'endettement est " un instrument fondamental de la contrainte ", note le rapport, qui dénonce également dans les pays industrialisés " un vide législatif grave qui rend difficile toute lutte contre les formes cachées et souvent subtiles de contrainte dans l'économie privée. "

Une impunité intrigante et gênante

L'impunité semble la règle, face à un phénomène dont la définition même varie d'un pays à l'autre. Le BIT dénonce les zones d'ombre, lois inefficaces, inappliquées, sanctions sans rapport avec la gravité du phénomène, secteurs économiques " intouchables " tout en expliquant combien se contenter de réprimer le travail forcé ne saurait suffire, car il est indispensable de se pencher sur les problèmes structurels qui en sont à l'origine, y compris bien évidemment, les " dysfonctionnements de la politique et du marché du travail ".
Une évidence que confirme Jacques- Noël Leclerq, responsable de la commission entreprise d'Amnesty International France : " Les Etats sont en premier lieu responsables, car dans certains cas, ils sont commanditaires de cette forme de travail, comme en Birmanie où le travail forcé était encore légal jusqu'en 1999, ou bien ils le tolèrent, voire font les deux comme en Chine, où les collectivités comme les entreprises y ont recours en toute impunité. La mise au pas passe donc par la réglementation mais surtout par son application, d'où, du côté des entreprises, l'importance du contrôle des fournisseurs pour imposer le non recours au travail forcé. "

L'exemple optimiste du Brésil

Le cas du Brésil est à cet égard instructif. Entre avril 2002 et avril 2005, l'OIT a accompagné le projet " Combattre le travail forcé au Brésil ", pour lutter contre la servitude pour dettes que connaissent plus de 25 000 personnes prisonnières de camps d'exploitation forestière, de centres charbonniers et de fermes d'élevage, même si le travail forcé est illégal. En quelques années, des unités d'inspection mobiles ont été crées et formées, une commission de coordination inter-ministérielle a vu le jour, et surtout, dans la foulée des élections de 2003, le Plan national d'élimination du travail servile a été lancé. Il a conduit à une grande campagne d'information nationale et à la création de 269 tribunaux du travail, en novembre 2003. Une liste noire de 101 entreprises a été créée, frappant ces dernières d'interdit bancaire, et de grandes entreprises du secteur de l'acier ont même signé, en août 2004, avec le syndicat ouvrier un accord " aux termes duquel elles s'engagent à ne pas acheter de charbon de bois à toute entreprise qui asservit son personnel. "
Grâce à ces actions, rapporte le rapport du BIT, chaque année , un nombre grandissant de personnes peuvent s'émanciper (2400 en 2002). L'OIT s'appuiera sur cet exemple concret pour mobiliser la Conférence international du travail sur la lutte contre le travail forcé.

Sylvie Touboul
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