Publié le 20 janvier 2016

EMPREINTE SOCIALE

Travail des enfants : 16 multinationales sur le banc des accusés

Plusieurs intermédiaires jalonnent la chaîne d’approvisionnement du cobalt. A une extrémité, il y a les grandes multinationales de l’électronique et de l’automobile comme Daimler, Apple ou Sony, qui utilisent ce matériau pour leurs batteries au lithium-ion. Et de l’autre, il y a de jeunes enfants qui mettent leur vie en danger pour gagner une poignée de dollars. Amnesty International fournit une documentation précise sur ce commerce qui n’est pas encore réglementé au niveau mondial. Décryptage.

De jeunes garçons, âgés parfois de seulement 8 ans, travaillent dans des mines de cobalt de RDC.
Per-Anders Pettersson / Getty image / AFP

Des mines de cobalt aux vitrines des grands groupes électroniques et automobiles, elles ont remonté la filière et identifier chacun des intermédiaires. Dans un rapport publié mardi 19 janvier, Amnesty International et l’ONG African Resources Watch pointent du doigt 16 multinationales (1) pour leur manque de contrôle sur leur chaîne d’approvisionnement.

Ces grands groupes, parmi lesquels Apple, Daimler, Dell, HP, Microsoft, Samsung ou encore Sony, ont comme point commun de vendre des produits fonctionnant grâce à des batteries lithium-on. Ordinateurs portables, smartphones ou encore véhicules électriques, de nombreux objets en sont équipés.

Pour fabriquer ces batteries, les multinationales ont besoin de cobalt. Or, la moitié du cobalt utilisé dans le monde est aujourd’hui fourni par la République démocratique du Congo (RDC), où travaillent notamment des enfants âgés d’à peine sept ans, dans d’horribles conditions. Selon une estimation de l’Unicef en 2014, environ 40 000 enfants sont exploités dans les mines du sud du pays, dont une grande partie dans le secteur du cobalt.

 

Au moins 80 décès en 16 mois

 

Les chercheurs des deux ONG ont interviewé quelque 90 mineurs entre avril et mai 2015, dont 17 enfants travaillant sur cinq sites miniers de la région de Katanga, au sud-est de la RDC. Ils ont raconté travailler plus de 12 heures par jour, sans les équipements règlementaires, pour gagner entre 1 et 2 dollars par jour. Exposés à la poussière du cobalt, susceptible d’entraîner des affections pulmonaires mortelles, nombreux sont ceux qui se plaignent d’être souvent malades.

Paul, orphelin de 14 ans, a commencé à travailler dans les mines à l'âge de 12 ans. Il a déclaré aux chercheurs qu’il est malade en permanence depuis qu’il a travaillé sous terre pendant de longues heures. "Je passais 24 heures d'affilée dans les tunnels. J'arrivais le matin et repartais le lendemain matin. Je devais me soulager dans les tunnels. Ma mère adoptive voulait m'envoyer à l'école, mais mon père adoptif était contre ; il m'exploitait en m'envoyant travailler dans la mine." 

Entre septembre 2014 et décembre 2015, un media local a ainsi recensé le décès d’au moins 80 enfants et adolescents sous terre dans le sud de la RDC. "En raison des risques pour la santé et la sécurité, l'extraction minière est l'une des pires formes de travail des enfants. Comment des entreprises dont les profits à l'échelle mondiale se montent à 125 milliards de dollars (115 milliards d'euros) osent-elles affirmer qu'elles sont incapables de vérifier d'où proviennent des minerais essentiels à leur production ?" s’interroge Mark Dummett, spécialiste de la responsabilité des entreprises en matière de droits humains à Amnesty International. "Extraire les matières premières qui font marcher une voiture électrique ou un smartphone devrait être source de richesse pour les mineurs en RDC. En réalité, ils s'épuisent dans une vie de labeur pour des salaires de misère. Les grandes marques ont le pouvoir de faire changer cette situation." 

 

Aucune information suffisante sur l’origine des produits

 

Pour remonter jusqu’aux acheteurs finaux, les chercheurs ont également interviewé 18 négociants en cobalt et suivi les véhicules de mineurs et de négociants transportant le minerai de cobalt, depuis les mines jusqu'aux marchés où les grandes entreprises l'achètent. La principale est la CDM, filiale congolaise du géant chinois de l’exploitation minière Huayou Cobalt. Celui-ci fournit du cobalt à trois fabricants de composants de batteries lithium-ion, basés en Chine et en Corée du Sud. Ces trois fabricants vendent à leur tour leurs composants à des fabricants de batteries qui affirment fournir de grandes entreprises du secteur de la technologie et de l'automobile. Au total, 16 multinationales, inscrites sur la liste clients des fabricants de batteries, recensés comme se procurant du minerai transformé auprès de Huayou Cobalt, ont été contactées par Amnesty International.

Une seule compagnie, la sud-coréenne LG Chem, a reconnu se fournir dans les mines de cobalt de la RDC. Quelques-unes ont nié. Certaines encore ont affirmé enquêter sur ces allégations. Et les autres n’ont pas pu dire avec certitude si elles achetaient du cobalt provenant de RDC ou fourni par Huayou Cobalt.

Apple a ainsi indiqué qu’elle évaluait actuellement des dizaines de matériaux, incluant le cobalt, afin d’identifier les risques liés au travail et à l’environnement.

Daimler, de son côté, assure que vu la complexité de la chaîne d’approvisionnement automobile, il lui est difficile de confirmer l’origine du cobalt utilisé dans ses produits.

Et Sony a indiqué prendre cette question très au sérieux, sans toutefois avoir de preuve sur l’origine congolaise du cobalt utilisé.

"Dans l’ensemble, aucune n'a fourni d’informations suffisantes pour vérifier de manière indépendante la provenance du cobalt utilisé dans ses produits", concluent les auteurs du rapport. "C'est le grand paradoxe de l'ère numérique : des entreprises parmi les plus florissantes et innovantes du monde sont capables de commercialiser des produits incroyablement sophistiqués sans être tenues de révéler où elles se procurent les matières premières incluses dans leurs composants", a réagi Emmanuel Umpula, directeur exécutif d'African Resources Watch.

 

Le cobalt n’est pas règlementé  

 

Une loi américaine (Dodd-Frank Act) de 2014 oblige les entreprises cotées à déterminer si certains minerais contenus dans leurs produits contribuent au conflit ou aux violations des droits humains en RDC et dans les pays voisins. Appelés "minerais du conflit", ils concernent le tantale, l’or, l’étain et le tungstène, mais le cobalt n’en fait pas partie... "Tant que les entreprises ne seront pas tenues légalement de contrôler la provenance des minerais et leurs fournisseurs et de rendre ces informations publiques, elles continueront de tirer profit de violations des droits humains. Les gouvernements doivent en finir avec ce manque de transparence, qui permet aux entreprises de tirer profit de la misère", conclut Mark Dummett.  

 

(1) Les 16 multinationales examinées dans le rapport sont Ahong, Apple, BYD, Daimler, Dell, HP, Huawei, Inventec, Lenovo, LG, Microsoft, Samsung, Sony, Vodafone, Volkswagen et ZTE.

Concepcion Alvarez
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