Publié le 17 juillet 2017

EMPREINTE SOCIALE

"Les coopératives, une alternative à l’ubérisation de l’économie", selon Sandrino Graceffa (SMart)

Il n’y a pas que Uber dans la vie ! C’est ce qu’explique Sandrino Graceffa, le dirigeant de SMart, l’une des plus grandes coopératives de travailleurs en Europe, dans son dernier livre "Refaire le monde du travail" (1). En pleine mutation des formes d’emplois, il propose une troisième voie entre l’hyper-flexibilité prônée par les plateformes de type Uber ou Airbnb et le sur-protectionnisme lié au salariat. Il s'agit des coopératives d’activité et d’emploi, des entreprises dans lesquelles les entrepreneurs sont aussi salariés.

Sandrino Graceffa dirige SMart, une coopérative qui compte plus de 100 000 travailleurs dans 9 pays.
SMart

Novethic : Que reprochez-vous aux plateformes du type Uber ?

Sandrino Graceffa : Sous des habits de modernité, ces plateformes perpétuent le modèle capitaliste classique, très libéral, basé sur la captation de toute la valeur ajoutée pour rémunérer le capital. Qui plus est, ces entreprises s’appuient sur une possible valorisation des données qui relève selon moi du fantasme. Ce sont des bulles et, comme toutes les bulles, elles risquent d’exploser. Une entreprise comme Uber représente 70 milliards d‘euros de capitalisation boursière. Le choc risque donc d’être fort.

Pour autant c’est un modèle qui rencontre un grand succès…

Le problème c’est que nous sommes dans une logique binaire. Il y a d’un côté les néolibéraux, qui pensent que le numérique va tout révolutionner : éclatement du salariat, promotion de l’auto-entrepreneuriat et protection sociale individuelle. Et de l’autre, il y a ceux qui défendent un modèle de salariat, basé sur le lien de subordination, qui ne fonctionne plus et qui n’est même plus pertinent. Entre ces deux voies, nous essayons d’introduire l’idée que la réalité est plus complexe.

Vous défendez une alternative : les coopératives d'activité et d’emploi (CAE). Comment fonctionnent-elles ?

L’idée des CAE, nées au milieu des années 90, est que nous pouvons regrouper au sein d’une même entité juridique des créateurs d’activités économiques plutôt que de créer autant d’entreprises individuelles. Cela permet de mutualiser un certain nombre de fonctions administratives mais aussi d’outils de travail et de développement commercial. Ils développent leurs activités de façon autonome mais dans un cadre collectif. Le risque y est mutualisé et minimisé car assumé collectivement. Le travailleur bénéficie de la liberté d’un entrepreneur lambda (clients, facturation, organisation…) mais aussi de la protection liée au salariat (congés maladie, chômage, retraite…). Par ailleurs, il profite du networking de la structure. En contrepartie, l’entrepreneur paye plus de cotisations que s’il était à son compte. Nous sommes aussi plus restrictifs au départ car nous nous devons d’être prudents afin de ne pas mettre en péril l’ensemble de la coopérative.

Vous dites que le XXIème siècle amorce une troisième révolution du travail. Quelle place y occupe le mouvement coopératif ?

Malheureusement, notre espoir de voir les CAE prospérer a buté en partie sur le développement de l’auto-entrepreneuriat. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : la France compte 1,4 million d’auto-entrepreneurs contre seulement 10 000 entrepreneurs salariés au sein de 120 CAE. La capacité d’accueil des CAE est trop limitée, notamment du fait de leur dépendance aux subventions publiques. Cela freine leur déploiement à plus grande échelle. Pour autant, nous pensons qu’il existe un vrai bel avenir pour les coopératives. Pour cela, il faut dépasser une vision limitée de la coopérative de travail et d’emploi pour aller vers l’idée de grandes coopératives ouvertes.

Comme SMart, la coopérative de travailleurs que vous dirigez ?

Effectivement, nous sommes présents dans 38 villes et 9 pays et nous comptons plus de 100 000 travailleurs. Pour nous affranchir des fonds publics, nous avons entièrement automatisé les tâches administratives qui pèsent encore trop lourd dans le chiffre d’affaires des CAE classiques. Nous avons ainsi mis en place une plateforme numérique où chaque entrepreneur salarié dispose d’un espace de travail virtuel qui lui permet de facturer, de se rémunérer, de planifier des investissements… Cela nous permet d’accueillir un grand nombre de membres (300 à 400 chaque mois) et de faire d’importantes économies d’échelle quand on contracte par exemple une mutuelle. Nous sommes actuellement en discussion avec plusieurs CAE françaises comme Coopaname pour démarrer un regroupement. Tâche complexe dans ce pays où l’on prône encore l’idée du "Small is beautiful".  

Propos recueillis par Concepcion Alvarez @conce1

(1)  Editions Repas, octobre 2016, 104 pages.


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