Publié le 19 septembre 2011

EMPREINTE SOCIALE

Le plan cacao de Nestlé sur la sellette

Le chocolat demeure un des piliers de la force de frappe de Nestlé, numéro un mondial de l'agroalimentaire. Or, depuis plus de dix ans, les organisations suisses dénoncent les conditions de travail qui sévissent dans les fermes productrices de fèves de cacao d'Afrique de l'Ouest. Le Cocoa plan lancé par Nestlé veut répondre aux critiques. Sans les faire taire.

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Le siège de Nestlé à Vevey

A Vevey, sur la rive nord du lac Léman, en Suisse, l'édifice qui abrite le siège du groupe Nestlé a tout des allures d'un bâtiment des Nations unies. Son poids économique aussi prend des proportions onusiennes : avec un chiffre d'affaires qui dépasse largement le PIB de bien des pays émergents, Nestlé traite directement avec 600 000 fermiers dans le monde. La grande majorité de ces fermiers se trouvent en zone rurale, plus de la moitié dans les pays émergents et en Côte d'Ivoire. Avec une part de marché de près de 40%, le pays est le plus grand producteur mondial de cacao. Et y concentre les principaux problèmes liés à la fève de cacao : conditions de travail déplorables, travail des enfants et travail forcé, destruction de l'environnement, mais aussi baisse du rendement et de la qualité des récoltes. S'y ajoute la volatilité des cours du cacao sur les marchés financiers, des tarifs d'achat minimes et une répartition inégalitaire des gains (5% du prix d'un produit chocolaté revient aux producteurs).

En 2009, Nestlé a lancé son "plan cacao" avec pour objectif l'amélioration des conditions de vie et de travail des fermiers producteurs de fèves de cacao. La multinationale prévoit une enveloppe de 110 millions de francs suisses sur les 10 ans à venir. "Cette année, le Cocoa Plan représentera 5% des achats de cacao et nous accélérons son déploiement pour atteindre d'avantage de fournisseurs. Nous avons formé cette année 5 000 fermiers, conclu 20 partenariats avec des coopératives en Afrique de l'Ouest et réalisé la propagation d'un million de plants. Ces efforts vont se poursuivre", détaille pour nous Ferhat Soygenis, porte-parole de Nestlé. Ces plants de cacao fournis par Nestlé permettent un meilleur rendement ainsi que des fèves de meilleure qualité, deux enjeux vitaux pour l'industrie du chocolat que l'instabilité politique en Côte d'Ivoire a sérieusement menacée...

Ces enjeux n'échappent pas à l'ONG suisse Déclaration de Berne (DB), qui travaille sur ce secteur. "Certains points ne sont pas définis dans le plan cacao. Qui recevra les plants de Nestlé, sur quels critères et sous quelles conditions ?", s'interroge Géraldine Viret, responsable communication et campagne de l'ONG. "Par contre, il est à peu près certain que les cultivateurs se verront obligés de livrer leurs récoltes à Nestlé". Surtout, rien n'est dit sur le paiement par Nestlé d'un prix minimum et stable aux cultivateurs, un point que l'ONG considère comme "la pierre angulaire pour améliorer les conditions de vie et de travail dans les pays producteurs, et un aspect central dans la lutte contre le travail des enfants. Si Nestlé indique dans son plan cacao vouloir payer un "prix suffisant", aucune définition de ce que peut être un prix suffisant n'est donnée", relève encore Géraldine Viret.

Un plan "difficilement mesurable"

"Le plan cacao ne prévoit pas de certification extérieure, ni d'application de standards externes au groupe. Il s'apparente du coup comme une longue liste de projets à l'impact social et environnemental difficilement mesurable", observe de son coté Guido Palazzo, professeur d'éthique des affaires à l'Université de Lausanne. L'universitaire est co-directeur d'un projet d'étude sur l'évaluation de la performance sociale et environnementale des entreprises dans les secteurs du café, cacao, informatique et pharmaceutique. "La société ne fournit aucun détail concernant ses activités RSE [susceptibles d'améliorer] les conditions de travail difficiles dans les fermes de cacao", peut-on lire dans l'étude. Et les auteurs de prendre le concurrent Mars comme contre-exemple : ils relèvent que le fabricant de la célèbre barre chocolatée s'est engagé en 2009, la même année où Nestlé a lancé son plan cacao, à ce que la totalité de ses achats de cacao soit certifiée d'ici 2020*, une décision prévoyant l'achat direct au producteur, à prix fixe. "Jusqu'à maintenant, l'entreprise a respecté son engagement en acquérant 100 000 tonnes de cacao certifié Rainforest Alliance (soit 22% de l'ensemble de ses achats de cacao) et 100 000 tonnes de cacao UTZ Certified". Pour les auteurs de l'étude, si Mars continue dans son ambitieux programme, la multinationale pourrait "entraîner une modification fondamentale de l'industrie du chocolat en obligeant les autres grandes entreprises à prendre elles aussi des mesures significatives pour un approvisionnement durable en cacao".

Le programme mis sur pied par Mars va-t-il véritablement bouleverser le plan cacao de Nestlé ? Toujours est-il que chez Nestlé, le produit Nespresso (voir article lié) recueille de bons résultats dans l'étude menée par Guido Palazzo. "C'est paradoxal, mais il se trouve que le plan RSE appliqué par Nestlé sur son produit Nespresso est très bon", constate l'universitaire. Pourquoi la multinationale agroalimentaire ne l'applique pas sur son plan cacao ? Une des raisons pourrait être que "Nespresso représente 1% des ventes de Nestlé », indique l'étude.

*Mars collabore avec l'ONG Rainforest Alliance pour atteindre 100 000 tonnes par an de cacao certifié, (l'ensemble du cacao acheté) d'ici fin 2020. En 2008 également, le groupe et l'ONG ont lancé un programme commun de développement en Afrique de l'Ouest, baptisé « Partenariat de Mars pour les communautés africaines de demain du cacao. »

Claire Stam à Francfort (Allemagne)
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