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Publié le 21 janvier 2013

EMPREINTE SOCIALE

En Chine, la difficile organisation de la représentation ouvrière

Dans le bassin industriel du Guangdong (sud de la Chine), les conditions de travail se sont améliorées après deux ans de fréquentes grèves. Mais le gouvernement entretien une attitude ambivalente vis-à-vis des associations qui viennent en aide aux ouvriers et la question de leur représentation reste posée.


Confortablement installé dans le fauteuil en cuir d'un grand hôtel de Hong Kong, Stanley Lau ne cache pas son exaspération. Vice-directeur de la puissante Fédération des Industries de Hong Kong, l'homme est également à la tête d'une usine de montres de luxe basée dans la province adjacente du Guangdong. A ce titre, il a été fortement affecté par les récentes hausses du salaire minimum dans la province, accordées par les autorités au terme de grèves en séries qui avaient été particulièrement médiatisées en 2010. « Les salaires ont augmenté de 15 à 20 % par an dans la région, sauf en 2012 où l'augmentation a été gelée en raison de la mauvaise conjoncture économique, soupire-t-il. Mais cela va repartir à la hausse, et c'est très embêtant, car les ouvriers se sentent désormais soutenus par le gouvernement. » Dans cette province industrielle, beaucoup de patrons tiennent le même discours et certains ont déjà quitté la région pour l'intérieur du pays ou l'Asie du sud-est, où la main d'oeuvre reste moins chère.

Du côté des ouvriers, en revanche, les grèves ont permis une amélioration des conditions de travail, rappelle Geoffrey Crothall, de l'organisation China Labour Bulletin, qui assure de Hong Kong un travail de recensement des mouvements ouvriers chinois et de leurs revendications. Selon lui, « au-delà des augmentations de salaires, les ouvriers ont demandé et souvent obtenu de pouvoir bénéficier de la protection sociale à laquelle ils ont en théorie droit. Les heures supplémentaires sont désormais mieux prises en compte dans les salaires et les pauses moins souvent décomptées du temps de travail. Il y a aussi eu des demandes pour un management plus humain : par exemple, il y a des cas où les managers suivaient les femmes aux toilettes pour être sûr qu'elles n'y passent pas trop de temps... Globalement, cela a créé un environnement de travail plus égalitaire. Mais il reste beaucoup à faire. »


Etouffer les revendications

De fait, le sort des ouvriers chinois reste peu enviable : pour beaucoup, les journées de travail durent environ 12 heures avec deux jours de repos maximum par mois, dans des conditions de sécurité physique et sanitaire parfois déplorables. D'autre part, l'établissement de syndicats indépendants semble toujours utopique. Pour l'heure, seul le syndicat officiel a le droit de représenter les salariés, mais il est de notoriété publique que son rôle consiste plutôt à étouffer les revendications - parfois par la violence -, qu'à les défendre. Dans ce contexte, le secteur associatif joue depuis des années un rôle crucial. Chacune dans leur domaine, diverses ONG apportent de l'aide aux ouvriers : certaines s'occupent de leur santé ou de leur accès aux divertissements, d'autres leur fournissent une assistance juridique gratuite. Il y a un an, elles étaient plusieurs dizaines dans la province, mais celles qui étaient situées dans la ville de Shenzhen (une bonne dizaine) ont été victimes en 2012 d'une répression accrue des autorités. « Au lieu d'interdire ces ONG, ils ont fait pression sur les propriétaires de leurs locaux pour qu'ils les expulsent, raconte Xu Hui, chercheur et activiste proche des mouvements ouvrier. Ils en ont fermé une par mois, et tout était réglé avant la tenue du 18e congrès du parti communiste, en novembre. Mais certaines continuent d'agir en sous-main ». Un contexte tendu qui explique sans doute pourquoi aucune de ces associations n'a accepté de nous recevoir.

Attitude ambivalente des autorités

Parallèlement, le gouvernement provincial a créé une « Fédération du Guangdong des organisations de service aux ouvriers et employés ». « L'idée, analyse Chloé Froissart, sinologue et politologue dans un billet publié sur le site du Monde Diplomatique, est de reprendre le contrôle sur des organisations qui n'étaient pas enregistrées ou l'étaient comme entreprises et bénéficiaient de financements étrangers, tout en utilisant le crédit dont elles jouissent auprès des travailleurs pour compenser le manque de légitimité et d'efficacité des syndicats officiels ». En d'autres termes, résume Geoffrey Crothall, « le gouvernement comprend bien que ces ONG ont une fonction utile : elles assurent une mission que lui-même délaisse et participent à assurer la stabilité sociale. Simplement, ils veulent qu'elles agissent selon leurs conditions ». « Ce que le Parti craint n'est pas ce qu'elles font, confirme Xu Hui, mais leur capacité à mobiliser la société en dehors de lui. »

L'attitude des autorités est donc ambivalente, mais les observateurs s'accordent à penser que les conditions de travail des ouvriers vont continuer à s'améliorer dans les prochaines années. D'autant qu'Internet a permis l'émergence de nouvelles formes de protestation qui rendent leur mobilisation plus efficace, estime Geoffrey Crothall.
Pour lui, «le flot d'informations a tout changé. Tous les ouvriers ont désormais des téléphones portables et sont actifs sur les réseaux sociaux. Les informations circulent donc très rapidement, et permettent de créer une solidarité spontanée autour d'un conflit. Une fois celui-ci résolu, cette "organisation sans organisateur" se dissout. Le problème qui subsiste est donc celui-ci : comment avoir un mouvement durable ? »

Gael Bernard au Guangdong
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