Entreprises et climat

Adapter les modèles économiques et réduire les émissions

Le changement climatique arrive désormais à la première place des risques auxquels sont confrontées les entreprises, selon le dernier rapport du Forum économique mondial, rendu public début 2016.

C’est "l'incapacité à s’adapter au changement climatique" qui est pointée. Le message adressé aux acteurs économiques  est clair : il est temps d’agir, d’autant qu’avec l’Accord de Paris, les réglementations vont elles aussi avoir des impacts considérables sur les entreprises.

  • 1. Quelle est la responsabilité des entreprises dans le changement climatique ?

    90 multinationales seraient responsables des 2/3 des émissions de CO2 et de méthane entre 1854 et 2010, soit 914 milliards de tonnes équivalent CO2. C’est ce qu’affirme une étude publiée en 2013 par la revue Climatic Change intitulée "Tracing anthropogenic carbon dioxide and methane emissions to fossil fuel and cement producers, 1854–2010".

    Les entreprises seraient ainsi la première source d’émissions de gaz à effet de serre (GES) dans le monde. En tête de ce classement, on retrouve les entreprises des secteurs du pétrole, du gaz, ou encore du ciment, telles que Chevron (3,52% des émissions entre 1854 et 2010), Exxon Mobil (3,22%) ou encore Total (0,9%).

    Mais en réalité, la question est plus complexe car il est extrêmement difficile de séparer les émissions dues aux États, aux entreprises et aux consommateurs.

    Les entreprises, au même titre que les autres parties prenantes, ont un rôle majeur à jouer dans la lutte contre le changement climatique.

  • 2. Comment les entreprises peuvent-elles lutter contre le changement climatique ?

    Il existe de nombreux outils et démarches à la disposition des entreprises. Ils permettent à la fois de s’adapter au changement climatique et de réduire l’impact des entreprises.

    - Mesurer les émissions de gaz à effet de serre : il s’agit de mesurer l’empreinte carbone d’une entreprise. Une empreinte carbone qui doit également inclure les activités des éventuels sous-traitants.

    - Fixer un prix interne du carbone : donner un prix suffisamment élevé à la tonne de CO2 en interne permet d’influer de manière efficace sur les décisions stratégiques de l’entreprise.

    - Intégrer le risque climatique dans la planification stratégique : des activités clés de l’entreprise peuvent-elles être touchées par de nouvelles réglementations climatiques (ex : lois sur la qualité de l’air aux États-Unis) ou un renforcement de la fiscalité verte ? Des questions qui méritent d’être soulevées avant toute prise de décision.

    - Utiliser les énergies renouvelables : le coût des énergies vertes est aujourd’hui sensiblement le même que celui des énergies fossiles. Mieux, il est même en baisse constante depuis 10 ans. Utiliser les énergies renouvelables est à la fois salutaire pour le climat et pour les comptes de l’entreprise.

    - Réduire sa consommation énergétique (ou du moins augmenter son efficacité énergétique) et sa consommation de ressources.

  • 3. Les entreprises ont-elles pris conscience de l’urgence d’agir ?

    Longtemps accusées de "greenwashing", les entreprises dans leur ensemble n’ont pas été les premières à se faire entendre sur la question du changement climatique. Certaines, comme Exxon, au courant des liens entre réchauffement climatique et combustion des énergies fossiles depuis 1981, ont même tenté de minimiser le problème en finançant des campagnes climato-sceptiques. Le pétrolier américain fait d’ailleurs l’objet de poursuites outre-Atlantique pour avoir trompé ses investisseurs et consommateurs à propos des dangers du changement climatique.

    Depuis les années 2000 en revanche, les entreprises ont commencé à prendre conscience que le changement climatique pouvait constituer un risque pour elles et ont commencé à agir en conséquence. Elles intègrent ainsi ce risque dans leur politique et mettent en place des actions de réduction des émissions de GES, notamment à travers le déploiement de départements RSE (Responsabilité sociale des entreprises). Et en cas de "greenwashing", le retour de bâton est de plus en plus rapide et direct, en particulier grâce au web.

  • 4. Comment les entreprises sont-elles affectées par le changement climatique ?

    Face au changement climatique, les acteurs économiques sont en première ligne. La raréfaction de l’eau et des matières premières, la hausse du niveau de la mer, les évènements climatiques extrêmes et la disparition accélérée de la biodiversité (espèces végétales et animales) menacent directement leur modèle économique.

    Aucun secteur ne sera épargné. Pour un grand nombre d’entre eux, ces menaces sont déjà clairement identifiées. On peut citer, à titre d’exemple, la sécheresse redoutée par les agriculteurs ou la multiplication des cyclones, particulièrement craints par les professionnels du tourisme.

    Par ailleurs, en éludant la question climatique, les entreprises prennent un risque financier considérable. Le groupe AXA, numéro 1 mondial de l’assurance, estime que les "évènements naturels majeurs" – les catastrophes naturelles – ont quintuplé au cours des 50 dernières années. Leur coût pour la société civile a été multiplié par 10.

  • 5. Les entreprises sont-elles affectées de la même manière ?

    Non, chaque secteur est affecté de façon différente. Certains, comme l’agroalimentaire, vont être davantage touchés par le manque d’eau ou la baisse des rendements agricoles. D’autres, comme l’industrie pharmaceutique, vont être affectés par la perte de biodiversité et les transports. Les industries extractives seront plus vulnérables aux évènements climatiques extrêmes tels que les inondations, ouragans, températures très froides ou très chaudes, sécheresses, qui vont se multiplier.

    C’est pourquoi le GIEC a étudié les impacts sur plusieurs secteurs économiques dans son cinquième rapport d’évaluation. Des fiches expliquant comment différents secteurs – agriculture, transports, énergie, bâtiment, industries extractives – sont affectés et la façon dont ils peuvent limiter leurs émissions de gaz à effet de serre sont disponibles sur internet.

  • 6. Les entreprises ont-elles intérêt à se préoccuper du changement climatique ?

    Oui. Celles qui prennent dès à présent en compte le risque climatique dans leur stratégie auront clairement une longueur d’avance sur leurs concurrentes, car elles auront intégré son coût (ex : par le biais d’un prix du carbone interne) et parfois anticipé des règlementations pouvant affecter leurs activités (ex : normes règlementant les émissions de CO2 pour les véhicules). Elles auront également réfléchi à des alternatives pour leur production (ex : réduction de la consommation d’énergie nécessaire) et la distribution (ex : circuits courts) de leurs produits.

    D’autres entreprises ont plus directement à y gagner : celles qui apportent des solutions d’efficacité énergétique aux autres entreprises ou aux particuliers ou encore les fournisseurs d’énergies renouvelables par exemple.

    Que ce soit au niveau fiscal, réglementaire, opérationnel ou business, la prise en compte des différents risques et impacts va s’imposer à toutes les entreprises. Plutôt que subie, cette transformation devrait être anticipée avec l’idée qu’elle représente également une opportunité pour innover et favoriser l’orientation des business models dans le sens d’une économie bas-carbone.

  • 7. Quel est le coût du changement climatique pour le secteur économique ?

    Face au changement climatique, le coût de l’inaction sera bien plus élevé que celui de l’action. C’est ce qu’affirme l’économiste Nicholas Stern. Ses travaux, étudiant les impacts du réchauffement global sur le climat, font aujourd’hui autorité. Et ne sont pas contestés.

    En 2006, Nicholas Stern estimait ainsi que ne rien faire face au changement climatique coûterait entre 5 et 20% du PIB mondial. L’immobilisme coûterait donc au monde entre… 3 500 et 15 000 milliards de dollars ! À titre de comparaison, la crise des subprimes (crédits hypothécaires) venue des États-Unis avant de se mondialiser n’a coûté "que" 2 800 milliards de dollars.

    Depuis, d’autres études, menées par le GIEC (Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat), mais aussi par de grandes banques, ont abouti aux mêmes conclusions.

  • 8. Pourquoi certaines entreprises appellent-elles à un prix du carbone ?

    Depuis 2014, de nombreuses entreprises, partout dans le monde, appellent à la fixation d’un prix du carbone à l’échelle mondiale, sans forcément en préciser la nature (par le biais d’une règlementation, d’un marché d’échange de quotas ou d’une taxe) ni le montant. Parmi ces entreprises, des fabricants d’énergies renouvelables mais aussi des cimentiers, des pétroliers ou des gaziers, fortement émetteurs de gaz à effet de serre.

    Certaines régions sont davantage soumises que d’autres à des règlementations ou des marchés carbone, ce qui fait craindre aux entreprises des délocalisations dans des pays moins disant sur ces questions. Autre avantage : flécher les investissements vers les technologies bas carbone qui restent, pour certaines, encore un peu plus coûteuses que les technologies classiques. Gérard Mestrallet, le président-directeur général d’Engie (ex-GDF Suez), compare ainsi le prix du carbone à une boussole pour l’entreprise.

    L’Accord de Paris lui-même ne mentionne pas le prix du carbone. Mais dans la partie réservée aux acteurs non étatiques, la Décision de la COP – dont l’accord est une annexe –, "reconnaît aussi combien il importe de fournir des incitations aux activités de réduction des émissions, s’agissant notamment d’outils tels que les politiques nationales et la tarification du carbone".

  • 9. Quelle place est réservée aux entreprises dans l’Accord de Paris ?

    Si l’Accord de Paris a été négocié entre États, les entreprises y sont considérées comme des "acteurs non étatiques" ou "entités non Parties". Le texte salue ainsi les "efforts déployés par toutes les entités qui ne sont pas les Parties afin de faire face et de répondre aux changements climatiques, y compris ceux de la société civile, du secteur privé, des institutions financières, des villes et des autres autorités infranationales". L’accord les invite à "amplifier leurs efforts et à appuyer des mesures destinées à réduire les émissions et/ou renforcer la résilience et diminuer la vulnérabilité aux effets néfastes des changements climatiques", ainsi qu’à "faire état de ces efforts par le biais du portail des acteurs non étatiques pour l’action climatique" comme le portail NAZCA ou LPAA.

  • 10. Quel est le rôle des entreprises dans les négociations climatiques internationales telles que la COP22 ?

    Les entreprises ne sont pas des acteurs officiels des négociations, réservées aux seuls États ou Parties (ex : Union européenne). Cependant les entreprises y ont un statut d’"observateur", au même titre que les ONG, sous la bannière BINGO (Business and industry non-governmental organisations).

    Dans ce cadre, elles peuvent se coordonner pour faire valoir le point de vue du secteur privé et discuter de façon informelle avec les représentants de la Convention cadre des Nations Unies sur le changement climatique (CCNUCC), ainsi que les représentants des autres groupes, États ou encore journalistes.

    Les entreprises peuvent aussi être sponsors des Conférences des Parties. Une pratique qui permet au pays organisateur de se décharger d’une partie du financement ou de proposer des services supplémentaires (ex : flotte de voitures électriques pour les négociateurs). Cependant cette pratique est décriée par les ONG environnementales, qui y voient une influence grandissante du secteur privé sur les négociations.