Publié le 07 août 2016

SOCIAL

Le revenu de base peut-il changer le travail et libérer le salarié ?

Instaurer un revenu de base en France ? Le sujet pourrait bien être au cœur de la présidentielle 2017. Le Premier ministre Manuel Valls promet d’ailleurs un grand débat autour de cette notion. Car l’idée d’un revenu versé à tous de façon inconditionnelle, expérimentée dans plusieurs pays, commence à faire son chemin en France, à gauche comme à droite. Mais un revenu de base peut-il vraiment changer le travail et libérer le salarié ? Réponses croisées de Denis Clerc, économiste, fondateur de la revue Alternatives économiques, et Jean-Éric Hyafil, doctorant en économie à l'université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et membre du Mouvement français pour un revenu de base (MFRB).

Jean-Éric Hyafil : "[Le revenu de base inconditionnel] vise à donner plus d’autonomie et plus de liberté de choix au travailleur afin qu’il exerce un travail qui a du sens pour lui."
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Novethic. Le revenu de base peut-il inverser ou modifier le rapport de force entre employé et employeur, notamment pour les postes pénibles et ingrats ?

Jean-Éric Hyafil. Cela dépend évidemment du montant du revenu de base : plus il est élevé, plus le pouvoir de négociation des travailleurs est accru. Mais même avec un montant relativement faible pour commencer, comme celui du RSA, il accroîtrait légèrement le pouvoir de négociation des travailleurs à bas salaire, leur pouvoir de dire non et, in fine, il pourrait améliorer leur situation.

Surtout, le fait que les travailleurs soient plus exigeants obligerait les entreprises à mieux répartir le "sale boulot" et logiquement à mieux rémunérer le travail pénible. Beaucoup d’emplois ingrats sont automatisables. D’autres, inutiles, pourraient être supprimés sans que la société ne s’en porte plus mal.

Denis Clerc. Certains métiers, comme femme de ménage, serveuse, caissière ou femme de chambre dans l’hôtellerie, ne portent pas en eux une forme de valorisation suffisante. Et la plupart de celles-ci – car ce sont majoritairement des femmes qui occupent ce type d’emplois –  le font uniquement parce qu’elles ont besoin d’argent. Le revenu de base, en ouvrant la possibilité d’un choix, peut donc contraindre les employeurs à mieux rémunérer ces tâches.

 

Redonner du sens au travail

 

Le revenu de base peut-il dès lors faire du travail une activité choisie et non plus subie ?

JEH. Le revenu de base porte un discours d’émancipation et de progrès social. Il vise à donner plus d’autonomie et plus de liberté de choix au travailleur afin qu’il exerce un travail qui a du sens pour lui. J’entends par travail toute activité rémunérée ou non, car toutes les activités n’ont pas vocation à être rémunérées, notamment pour celles qui ont une dimension sociale ou citoyenne. L’objectif est donc de réduire l’espace du travail subi et d’accroître celui du travail choisi au sens large.

Parmi ceux qui défendent le revenu de base, il y a beaucoup de jeunes qualifiés qui se rendent compte, en arrivant sur le marché du travail, que ce qu’on leur propose est inintéressant et pas forcément utile à la société. Ils sont très déçus car ils espéraient pouvoir apporter beaucoup plus que cela. Le revenu de base leur donne la possibilité de se lancer dans leurs projets sans que le critère de rentabilité ne rentre en compte. Il s’agit de faire en sorte que les gens puissent travailler sur des projets qui leur tiennent à cœur.

DC. Il faut aussi regarder l’envers du décor. Alors que pour certains, le revenu de base est synonyme de liberté, à l’inverse, pour les personnes qui sont en grande difficulté sur le marché du travail, il peut conduire à davantage d’isolement. Car si le revenu de base permet de lutter contre la pauvreté et la misère, il ne permet pas de lutter contre l’exclusion sociale. Or, pour ces personnes, la recherche d’un emploi ce n’est pas seulement la recherche d’un revenu mais aussi d’un lieu de socialisation, de valorisation, d’estime de soi.

Il ne faut pas oublier cette dimension qualitative de l’emploi qui continue aujourd’hui à jouer un rôle de ciment dans la société. Nous sommes dans des sociétés individualistes qui ont besoin pour tenir que les gens se rencontrent, ce qui passe la plupart du temps par le travail. Le travail est ainsi synonyme d’une vie plus diversifiée que lorsque l’on est chez soi. Si ce lien social n’est plus assuré par l’emploi, il faudra alors trouver des formes d’aides sociales, de services ou d’aides en nature plutôt que des aides financières.

 

On imagine un abandon massif de postes avec la mise en place d’un revenu de base élevé. Est-ce qu’il pourrait alors permettre un meilleur partage du temps de travail et une réduction du chômage ?

DC. Le chômage vient moins du fait qu’il n’y a pas suffisamment d’emplois qui se créent que du fait que ces emplois sont en réalité inaccessibles pour une partie de la population insuffisamment qualifiée. Le partage du travail issu de la mise en place d’un revenu de base ne bénéficierait en fait qu’aux quelque 700 000 chômeurs victimes de la crise. En revanche, pour les deux millions de chômeurs structurels, la probabilité de retrouver un emploi est de plus en plus faible. On aura beau partager le travail, aucun employeur ne se dévouera pour les embaucher. Le revenu de base n’aura donc aucun effet sur eux. Au contraire, il risque d’isoler encore un peu plus des personnes déjà très fragilisées et désocialisées.

JEH. Effectivement, le revenu de base peut accompagner une meilleure répartition des emplois existants. Il peut encourager certains travailleurs à passer au temps partiel, ce qui favorisera le partage du temps de travail et le nombre d’emplois disponibles pour ceux qui en cherchent un. Est-ce que cela sera suffisant pour lutter contre le chômage ? Ce n’est pas évident car il existe plusieurs facteurs au chômage (éloignement géographique des zones d'emploi, manque de formation, manque d'expérience, manque de confiance en soi…).

Le revenu de base ne va pas être la baguette magique qui va tout solutionner. Ce qui est certain, c’est que le revenu de base permet une multiplication d’activités, rémunérées ou non. Il peut en cela offrir un tremplin pour toutes les personnes éloignées du marché du travail avec la mise en place d’espaces de travail dans lesquels chacun pourra exprimer ses talents, s’investir, lancer des projets, se remettre en selle et ainsi accroître son employabilité. Il faudra alors veiller à ce que ces espaces soient ouverts à tous pour rétablir un lien social et lutter contre l’exclusion.

 

Qui va payer la note ?

 

Le revenu de base rompt avec le dogme que seul le travail peut procurer un revenu. Va-t-il accompagner, voire précipiter, la fin du salariat ? Avec quelles conséquences ?

DC. Au départ, le salariat était une forme d’emploi déprécié, qui vous rangeait dans la partie prolétaire. Mais progressivement, grâce au droit social, il est devenu une forme de protection contre un certain nombre de risques. On voit bien que le revenu de base remettrait tout cela en cause, au bénéfice de certains, et notamment des employeurs, mais aussi au détriment d’autres.

Pour les plus libéraux des partisans du revenu de base, son instauration passe par exemple par la suppression totale ou quasi-totale de la protection sociale. Cela signifie que chacun s’assurera volontairement, et que cela fera peser un risque sur tout le monde, notamment chez les plus jeunes. Autre exemple de remise en cause de nos acquis : pourquoi maintenir un salaire minimum si les gens décident librement d’aller travailler ou non ? Au final, qui va payer la note ?

JEH. Avec l’ubérisation, l’automatisation, le développement des progiciels, l’économie de la connaissance, assiste-t-on à la fin de l'emploi ? C'est très difficile à dire. Mais que le volume d'emploi diminue ou pas, cela ne change rien à la nécessité d'un revenu de base. Car contrairement à un préjugé coriace, le revenu de base n'est pas une réponse au chômage. Il est d'abord un outil pour donner plus de marge de choix aux travailleurs. Ainsi, même si l'on était au plein emploi, il nous faudrait un revenu de base pour s’assurer que chacun exerce un emploi choisi et non subi.

Au-delà de la question du volume d'emploi, il y a le souhait que toute une part de la production de richesses échappe à la logique du travail rémunéré. C'est cela que le revenu de base peut accompagner, et même favoriser. On voit bien alors que le revenu de base permet de changer notre manière de penser la question du travail : ce n'est pas parce que le volume d'emploi diminuerait qu'il faudrait un revenu de base, c'est au contraire parce qu'il y aura un revenu de base que certaines activités échapperont à la logique du travail rémunéré et donc de l'emploi.

 

Finalement, comment le revenu de base pourrait-il transformer la société et la place que le travail y occupe ?

JEH. Ce que je souhaite, c’est voir émerger une nouvelle économie basée sur des valeurs plus équitables et citoyennes, mais va-t-on aller vers cela ? Difficile à dire. En revanche, le débat sur le revenu de base peut changer le discours des politiques, qui ne cesse de mettre en avant la croissance et l’emploi, sans réelle vision de la société. Il s’agit selon moi de déplacer le curseur afin de parler moins d’emploi que de bonheur au travail. Si on arrive à déplacer ce curseur, on pourra alors réfléchir à une société dans laquelle tout le monde travaille, tout le monde est inclus dans une activité qui le rend heureux. Cela passe par une organisation dans laquelle on a sa voix, on est respecté, on se sent bien, mais aussi par un travail qui a du sens pour soi et dans lequel on s’accomplit. C’est l’un des plus grands enjeux du revenu de base.

Par ailleurs, dès lors que la croissance économique n’est plus une nécessité en soi, il devient plus facile de mettre en place des mesures écologiques. Le chantage à l’emploi n’a plus lieu d’être et les priorités politiques s’en trouveront par conséquent modifiées.

DC. Depuis les années 50, on a partagé le travail, on a réduit la semaine de travail, le temps partiel s’est développé. Pour autant, la place du travail n’a pas diminué dans la vie sociale, au contraire. Le travail, du fait de la révolution féminine post-68, a pris plus de place dans la vie de chacun. Et le combat des femmes continue d’ailleurs de s’appuyer sur l’accès à l’emploi car c’est la reconnaissance par l’emploi qui a permis de changer le statut de la femme.

Effectivement, le travail n’occupe plus une place unique, nos vies se sont diversifiées et sans doute que, demain, le travail jouera moins son rôle de colonne vertébrale. Néanmoins, les gens continuent de se réaliser dans le travail. Un regard sur le passé m’incite à penser qu’il continuera à jouer un rôle décisif à la fois pour le revenu, mais aussi pour l’estime de soi et pour l’organisation sociale, le droit social, les règles sociales afin d’empêcher que ne se développent des formes d’exploitation liées à l’inégalité. Je pense qu’il faut réduire le temps de travail moyen mais que, malgré cela, le travail continuera à être un élément important voire structurant de la vie sociale.

Propos recueillis par Concepcion Alvarez
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