Publié le 18 avril 2014

ISR / RSE

La Russie, zone d’exclusion pour les investisseurs responsables

Malgré un récent accord diplomatique pour une résolution de crise en Ukraine,  les menaces militaires de Vladimir Poutine contre Kiev donnent corps aux projets de sanctions économiques contre la Russie. Rejoindra- t-elle les pays sur liste noire comme l’Iran ou, en son temps, l’Afrique du Sud de l’apartheid? Ce serait une mauvaise nouvelle pour nombre d’entreprises occidentales qui y sont fortement implantées. Pour Karina Litvack, experte de l’investissement responsable basée à Londres, la situation actuelle fait déjà voler en éclat les efforts russes pour attirer des financements privés.

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Karina Litvack

Les investisseurs responsables soucieux du respect des droits humains sont-ils en train de fuir la Russie ?

Karina Litvack : il faut reconnaître que les entreprises russes n’étaient que très rarement sélectionnées dans des portefeuilles d’investissement responsable à cause du risque élevé de corruption, mais aussi des difficultés liées aux pratiques sociales et surtout environnementales dans certains secteurs d’activité. Plus largement, les investissements en Russie ont beaucoup baissé depuis la crise de 2008 et ont été carrément gelés depuis la crise ukrainienne, même si certains acteurs plus hardis, qui vont systématiquement à l’encontre des tendances de marché, profitent de la chute vertigineuse des valorisations. Pourtant, en 2013, la Russie travaillait à améliorer sa gouvernance, en partenariat avec l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économique, NDLR), pour devenir, comme Vladimir Poutine l’avait souhaité officiellement, « une place financière internationale ». Il espérait aussi que les entreprises russes, aujourd’hui cotées à Londres, puisent l’être aussi à Moscou et devenir les fleurons de la bourse russe. Je suis allée en Russie à ce moment-là et j’ai participé au programme d’amélioration de la gouvernance des entreprises russes. Il a conduit à une refonte du code de gouvernance qui devrait être adoptée d’ici l’été 2014. Il était également question de créer un nouveau marché dédié aux entreprises les plus exemplaires sur la place boursière de Moscou mais le projet vient d’être abandonné.

Quels étaient les objectifs de ce programme ?

Karina Litvack : redonner de l’attractivité à la Russie que fuient les investisseurs privés, qu’ils soient ou non des investisseurs responsables car les risques de gouvernance leur semblent trop élevés. Ces investissements ont baissé de 75 % depuis 2008. L’objectif du gouvernement était aussi de mettre plus de transparence dans la gouvernance puisque les modes de détention des participations dans les grandes entreprises russes, plus particulièrement minières, restent extrêmement opaques. Pour des actionnaires minoritaires, ne pas savoir qui détient et contrôle réellement les compagnies, est un obstacle important. Ils n’ont pas de garantie que leurs droits seront respectés. Les disfonctionnements de la justice, sans parler des services publics rongés par la corruption, font de la Russie un pays bien peu attractif. C’est un problème économique important pour ses dirigeants. Les investisseurs ont besoin d’un environnement stable, que les lois soient respectées et que le contexte judiciaire et politique s’améliore.

Quelle forme pourrait alors prendre les sanctions économiques contre la Russie ?

Karina Litvack : il reste un talon d’Achille. les investissements directs des grands groupes occidentaux, nombreux en Russie. Eux seuls sont traçables dans cet environnement économique opaque. Je vois monter les inquiétudes, les questions posées aux entreprises et les informations émanant de cabinets d’avocat sur le risque russe pour telle ou telle entreprise. Il émerge clairement un risque de réputation pour ces entreprises et les acteurs financiers, surtout les banques, en connaissent le prix. C’est pourquoi la plus grande prudence est de mise. Si se dessinait une forme d’appel au boycott, cela poserait problème puisqu’on retrouve bon nombre d’entreprises occidentales ayant une forte présence en Russie dans les fonds d’investissement responsable. Faudra-t-il les exclure ? Faire de l’engagement actionnarial pour les pousser à sortir de Russie ? Autant de questions qui devraient se poser dans les mois à venir.

Anne-Catherine Husson-Traore
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