Publié le 12 décembre 2014

ISR / RSE

Justin Welby prêche la finance responsable

A la tête de l’Eglise anglicane, Justin Welby s’est taillé une place à part dans le paysage politique et médiatique britannique. Cet ancien cadre financier du secteur pétrolier défend aujourd’hui une vision plus juste du capitalisme et la finance responsable. Une position qui ne lui attire pas que des amis. Portrait.

Justin Welby, l’archevêque de Cantorbéry, lors d’un discours sur les banques à la cathédrale Saint-Paul le 12 juin 2013, est écouté par Anthony Jenkins, le directeur général de Barclays.
© GARETH FULLER / POOL / AFP

Si on lui avait dit il y a quelques années qu’il deviendrait la deuxième personne la plus puissante au sein de l’Eglise anglicane après la Reine, Justin Welby aurait probablement ri au nez de son interlocuteur. Quand il devient le 105e archevêque de Cantorbéry en 2012, quelques mois seulement après être devenu évêque, Welby croit donc à une blague.

 

De la City à la paroisse

 

L’affaire est pourtant on ne peut plus sérieuse. Même si le nouvel homme fort de l’Eglise anglicane a un parcours des plus atypique. Justin Welby détonne par son honnêteté, sa simplicité et son goût du risque. En 1989, marié et père de famille, cet ancien élève d’Eton renonce à un très confortable salaire pour devenir pasteur.

Le spécialiste en acquisitions, qui a roulé sa bosse dans les milieux financiers parisiens avant de rejoindre la City, change radicalement sa perspective sur le monde des affaires. Le sujet de sa thèse de théologie: "Les entreprises peuvent-elles pécher?" L’ex-financier, qui a signé des contrats pour le compte d’Elf Aquitaine dans la région du delta du Niger au début des années 90, y répond par l’affirmative.

En parallèle de sa carrière ecclésiastique, Welby devient un expert en finance responsable. Lorsqu’il accède à la fonction suprême en 2013, au lieu de mettre ses préoccupations sociales de côté, il les place au premier plan. A peine a-t-il déballé ses cartons au palais de Lambeth, à Londres, que Welby dénonce le coup de rabot donné aux prestations sociales par le gouvernement. Une prise de position à contre-courant de la pensée dominante. Aux yeux de la puissante presse de droite, l’austérité est en effet de rigueur.

 

Contre l’usure

 

Mais Welby n’est pas homme à se laisser impressionner par les coups de griffes des médias. Sa vie a été menacée à plusieurs reprises lors des missions de paix qu’il a accomplies en Irak, au Nigeria et au Burundi dans les années 2000.

En tant que membre de la commission parlementaire chargée d’enquêter sur le scandale du Libor (le taux interbancaire pratiqué entre banques londoniennes) en 2012, Welby n’hésite pas à ferrailler avec les dirigeants des grandes banques, qu’il juge peu scrupuleux. Un an plus tard, alors que l’endettement des ménages atteint un niveau record, du haut de son ministère, le nouvel archevêque dénonce "l’usure" pratiquée par les sociétés qui prêtent des petites sommes d’argent aux Britanniques à des taux d’intérêt exorbitants (jusqu’à près de 6000% sur un an). 

Rares sont alors les responsables politiques à dénoncer les pratiques de ces sociétés de prêts à court terme qui prospèrent grâce à la crise économique et sont censées contribuer à la croissance en soutenant la consommation des ménages. Wonga, leader sur le marché avec 1 million de clients, entretient des liens étroits avec le parti conservateur. 

Or, dans une interview, l’archevêque annonce qu’il a déclaré la guerre à la très profitable entreprise. Il se targue d’avoir lancé au PDG de l’entreprise, lors d’un face-à-face inopiné, "Nous [NDLR, l’Eglise anglicane] allons vous faire disparaître en vous faisant de la concurrence". Welby veut rayer Wonga de la carte en ouvrant une caisse de secours dans chacune des 16000 églises anglicanes du Royaume-Uni. 

 

Terrain glissant

 

L’archevêque risque d’être accusé d’anticapitalisme, un crime de lèse-majesté au pays d’Adam Smith. Welby n’a-t-il d’ailleurs pas exprimé son soutien au campement "Occupy London" qui, en 2011, s’était installé sur le parvis de la cathédrale Saint-Paul, avant de se faire expulser par la direction de la cathédrale? "N’importe quelle autre personne à sa place aurait été traitée d’anticapitaliste, mais son expérience d’homme d’affaires l’a protégé", reconnaît un journaliste qui connaît bien Welby et les cercles du pouvoir.

L’autre écueil auquel l’archevêque ne s’attendait pas à faire face est encore plus dangereux: le discrédit. Le Financial Times révèle un mois après sa sortie tonitruante que l’Eglise anglicane finance le diabolique Wonga. Elle n’a pas directement investi dans la société. C’est une tierce partie qui a placé les deniers de l’Eglise. Welby doit assumer ses contradictions. Il reconnaît immédiatement que ces informations, qu’il ignorait, sont très "embarrassantes". Et promet de faire le tri dans le portefeuille d’investissement de l’institution dont il a la charge. 

 

Une mission accomplie... en partie

 

Aujourd’hui, l’Eglise anglicane ne finance plus Wonga. Surtout, le numéro un du secteur des prêteurs sur salaire est passé sous les fourches caudines des autorités de la concurrence et celles du gendarme du secteur financier. L’étau s’est refermé sur Wonga, ses publicités mensongères et ses méthodes dignes du Far West. En juin 2014, l’Autorité de conduite financière (FCA) condamnait l’entreprise a payer 2,6 millions de livres (3,2 millions d’euros) à près de 45000 clients.

L’air du temps a changé. Welby, très actif membre de la Chambre des Pairs, n’y est pas étranger. L’Eglise anglicane ne s’est en revanche pas imposée comme un acteur à part entière sur le marché du crédit. Son réseau de caisses de secours en est à ses balbutiements. L’objectif est d’encourager les paroissiens à mettre en commun une partie de leurs économies pour créer un système d’entraide indépendant de tout intérêt privé. Andrew Brown, qui suit de près le travail de Welby, est sceptique quant à l’ampleur de la tâche que peut accomplir ce réseau. "Son fonctionnement repose sur le bon vouloir de bénévoles", précise le journaliste du Guardian et de Church Times. Mais Brown reconnaît que "Welby n’est pas seulement un homme de paroles, c’est un homme d’action."

Amandine Alexandre, à Londres
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