Publié le 30 janvier 2013

ENVIRONNEMENT

Guyane : « il faut trouver un équilibre entre une exploitation tout azimut et une sanctuarisation du territoire »

Une polémique entoure un permis d'exploitation d'une mine d'or dans le parc naturel de Guyane. Chantal Berthelot, députée socialiste de Guyane et membre de la commission développement durable de l'Assemblée nationale appuie le maire de la commune concernée pour que cette exploitation, se fasse dans des conditions respectant l'environnement exceptionnel du lieu et le désidérata des populations. Mais elle refuse une sanctuarisation du département. Entretien.

139128_GF.jpg
Chantal Berthelot

Novethic. Depuis fin décembre, le permis Limonade permettant à la société Rexma d'exploiter une mine d'or près du Village de Saul, dans la zone de libre adhésion (1) du parc naturel de Guyane, fait l'objet de vives critiques (voir Le Parc national amazonien de Guyane menacé). Vous soutenez la population riveraine qui demande des conditions à cette exploitation...

Chantal Berthelot. Ce permis va à l'encontre de l'équilibre à trouver entre l'exploitation des ressources naturelles et le respect de l'environnement et de la société. Or la régulation administrative du permis octroyé par l'ancien gouvernement et actée en octobre par Arnaud Montebourg s'est faite sans consultation de la population. Je soutiens donc le maire de Saul et ses habitants qui ne sont pas contre le projet en lui-même mais qui demandent à ce que le territoire de la mine s'arrête à 10 km du bourg. La nature est là pour qu'on la vive : il y a un équilibre à trouver entre une exploitation tout azimut et une sanctuarisation du territoire. Il y a des endroits où il ne faut pas autoriser l'exploitation aurifère comme dans la montagne de Kaw (voir La Guyane au péril de l'or), d'autres où elle peut se faire en étant très encadrée. Les entreprises qui exploitent ces territoires doivent agir en prenant leurs responsabilités environnementale, sociale et sociétale. C'est sans doute plus facile avec des PME et des TPE qui permettent un développement local ou national, qu'avec des multinationales, dont le fonctionnement est plus complexe.

Le code minier doit être réformé. Est-ce là une occasion de trouver cet équilibre ?

Tant que le cadre législatif ne s'améliorera pas, il sera difficile à trouver. C'est pour cela que la réforme du code minier est extrêmement importante. Il faut que la procédure de délivrance des permis soit simplifiée et plus transparente mais il faut aussi préciser les contraintes environnementales auxquels ces permis seront soumis, rendre obligatoire la consultation des populations et revoir les retombées économiques et fiscales de l'exploitation des ressources pour qu'il y ait un réel développement local. L'or ne rapporte quasiment rien au territoire : quelque 150 € le kilo quand son cours est à plus de 40 000 € le kilo! Enfin, il faut qu'il y ait un zonage précis pour savoir où l'on peut exploiter les ressources et où l'on ne peut pas. A cet égard, le schéma départemental (SDOM) de Guyane est encore très contesté.

L'exploitation dont on parle ici est légale mais l'un des gros problèmes est que l'exploitation de l'or de façon illégale est 10 fois plus importante. Des opérations qui mêlent la gendarmerie et l'armée, comme HARPIE (voir Le combat des orpailleurs légaux ) sont mises en place, mais avec quelle efficacité ?

Le problème de l'orpaillage illégal est qu'il est en plus pratiqué le plus souvent par des personnes en situation illégale et qu'il est fait au moyen de techniques dévastatrices pour l'environnement et catastrophiques pour la santé publique. On estime le nombre d'orpailleurs illégaux et clandestins à près de 15 000 sur une population guyanaise de 250 000 habitants ! Cependant ce n'est pas un problème qui concerne seulement la Guyane mais aussi la France dans son ensemble, j'insiste sur ce point. Des opérations ont bien été mises en place -Harpie depuis 2008, avant c'était Anaconda- et la mobilisation de gendarmes et de militaires a bien eu quelques résultats mais ces forces classiques ne sont pas adaptées à la menace. Dans la forêt amazonienne, leurs adversaires -les garimpeiros (chercheurs d'or illégaux, ndlr) sont dans leur milieu naturel et dès qu'il s'agit de les traquer à l'intérieur du territoire cela devient très difficile... Faut-il alors faire intervenir la Légion, ce qui n'est pas possible légalement ? Il faut aussi avouer que plus globalement la France a du mal à assumer ses fonctions régaliennes sur le territoire de la Guyane.

L'un des autres gros sujets d'exploitation des ressources de la région est la zone de forage octroyée à Shell à 150 km au large des côtes guyanaises (voir Les forages vont reprendre en Guyane). Comment percevez-vous le développement de ce pétrole off-shore ?

Après un premier forage prometteur et un deuxième décevant, Shell reprend sa campagne de prospection avec 3 forages prévus en 2013 pour quantifier et qualifier le gisement de pétrole qui n'avait pour l'instant jamais été exploité au large de la Guyane alors qu'il l'est au large du Brésil ou du Surinam. Les réserves pourraient équivaloir à 10 ans de consommation pour la France...Bien sûr le risque environnemental existe mais c'est à nous, en tant que puissance publique, d'être très clair sur les conditions environnementales et sociales qui doivent être respectée pour que ce risque soit le plus faible possible.

Alors que le débat sur la transition énergétique se met en place, comment la Guyane peut-elle s'inscrire dans cette démarche ?

Avant de parler de transition énergétique en Guyane, je crois qu'il faut d'abord parler d'accès et de besoins énergétiques car nous sommes en manque d'énergie. Si la France investit tout de suite dans la biomasse, le photovoltaïque et d'autres énergies renouvelables, je dis banco et renonce à l'exploitation du pétrole ! Mais c'est tout de suite car ça fait plus de 20 ans que les gens attendent : aujourd'hui EDF n'investit plus dans la modernisation des infrastructures. Il faut savoir que la population a doublé depuis 20 ans et qu'elle va de nouveau doubler d'ici à 2030. Or nos besoins énergétiques actuels sont loin d'être satisfaits : comme nous avons une seule ligne de distribution électrique de 250 km les coupures de courant sont fréquentes, ce qui oblige tout le monde à avoir un groupe électrogène. Pour l'instant, 50 % de notre énergie est fournie par le barrage du Petit saut et 40 % par du fioul importé. Il y a quelques années, une étude a chiffré les investissements nécessaires à 1,2 milliards d'euros pour mettre les infrastructures à niveau. La situation budgétaire de la France ne le permet pas. Mais en attendant la population du département de la Guyane n'est pas en égalité avec le territoire hexagonal : ni pour l'énergie, ni pour le logement ni pour le chômage (21%), ni pour rien. Est-ce normal ?

(1) La zone de libre adhésion au parc naturel ne permet une activité industrielle que sous de strictes conditions.

Propos recueillis par Béatrice Héraud
© 2018 Novethic - Tous droits réservés

‹‹ Retour à la liste des articles