Publié le 17 mai 2016

ENVIRONNEMENT

Comment Bloom et Intermarché se sont alliés pour une pêche durable

Il était difficile d'imaginer une issue heureuse aux passes d'armes répétées entre l'ONG de défense des océans Bloom et la flotte du groupe Intermarché. Pourtant, ils se sont finalement retrouvés autour d'une ambition commune : supprimer la pêche en eau profonde et construire une filière exemplaire à l'horizon 2025.

Depuis sa création en 2004, Bloom lutte, comme d'autres ONG, contre la pêche en eau profonde, qui détruit faune et flore sur son passage.
Eliot Blondet / Citizenside

Le 29 mars 2016, la Scapêche, première flotte de pêche française et filiale du groupement des Mousquetaires (Intermarché), a annoncé qu'elle renonçait à la pêche d'espèces d'eau profonde (grenadier, sabre et lingue bleue) à l'horizon 2025. Une victoire pour l'ONG Bloom qui se bat depuis plus de dix ans pour qu'une telle décision soit adoptée.

Le combat rappelle celui de David contre Goliath. Mais son issue est plus heureuse. Le géant de la grande distribution française va collaborer avec la jeune ONG pour construire un modèle de pêche durable.  

L'abandon du chalutage profond est en effet l'une des mesures phares d'un plan plus large. L'objectif affiché par les Mousquetaires est de mettre en place, en partenariat avec les ONG, les professionnels et les scientifiques, une filière exemplaire, dans ses aspects environnementaux et sociaux. Pour Intermarché, l’abandon du chalutage en eau profonde passe en particulier par le développement de sa flotte dans la pêche côtière et artisanale. Et ce à emploi constant, selon le groupe, qui investira 50 millions d’euros dans ce plan.  

 

"Chapeau bas"

 

"Le plan 'pêche durable 2025' d’Agromousquetairess a pour but de faire entrer la pêche de plain-pied dans le 21ème siècle", a annoncé Didier Duhaupand, Président d’Agromousquetairess. "Chapeau bas", a immédiatement réagi Bloom. "Je salue la volonté d'Intermarché d’opérer une mutation aussi profonde et difficile et notre ONG les accompagnera gratuitement pour inventer ce modèle de pêche durable", explique Claire Nouvian, fondatrice et présidente de Bloom.

Cette entente intervient après des années de pression de Bloom contre le groupe français. Après sa création en 2004, l'ONG de protection des océans a rapidement la flotte d'Intermarché dans le collimateur. Principal grief: la Scapêche est la première flotte française de chaluts de fond, ces grands filets qui raclent les profondeurs et détruisent tout sur leur passage.

En 2012, Bloom obtient sa première victoire en gagnant son procès pour publicité mensongère. Intermarché ne peut plus prétendre pratiquer une "pêche responsable" et son label se fait épingler pour sa "forte ressemblance avec le label du MSC", le label de certification de la pêche durable.

Puis l'ONG mobilise l'opinion publique en récoltant 900 000 signatures contre le chalutage profond. Effet domino au cours de l'année 2013, au cours de laquelle Casino, Carrefour et Auchan renoncent à la vente d'espèces de grands fonds. La sensibilisation des consommateurs a porté ses fruits. "Cette crise de réputation a obligé Intermarché à répondre par des mesures concrètes", explique Claire Nouvian.

 

La Scapêche renonce à la certification MSC pour les espèces de grands fonds

 

En 2014, un premier accord est passé avec Intermarché, qui s'engage dès 2015 à ne plus chaluter au delà de 800 mètres de fond. L'impact sur les espèces de grands fonds est immédiat : elles ne représentent plus que 16% du total des prises en 2015 contre 41% dix ans plus tôt. Mais Bloom a vu rouge quelques mois plus tard, alors que le groupe a demandé en parallèle une certification MSC pour leur pêche d'espèces de grands fonds.

Aujourd'hui, les deux parties croient à leur collaboration. Preuve de sa bonne foi, la Scapêche vient d’abandonner le processus de certification auprès de MSC pour les espèces de grands fonds.

Un choix en partie dû à la réorganisation du groupement des Mousquetaires fin 2014. Les douze filières de production, dont la filière pêche, sont en effet maintenant directement chapeautées par Agromousquetaires, le pôle agroalimentaire du groupe.

 

Le lobby des pêches à Bruxelles

 

Mais ni la Scapêche, ni Agromousquetaires n'ont souhaité répondre directement à nos questions. "Le sujet reste sensible", confie une personne proche du dossier. Les pêcheurs de chalutiers sont vent debout, alors que se déroulent les négociations européennes sur la prochaine réglementation des pêches.

L'abandon volontaire d'Intermarché de la pêche au delà de 800m en 2015 a déjà pesé au niveau européen. Avec le soutien de la France notamment, le Conseil de l'UE a soutenu cette mesure en novembre 2015 pour les eaux européennes. 

Mais l'issue de la réglementation est encore incertaine. La rapporteuse du règlement relatif à la pêche profonde, chargée de conduire les négociations à huis clos entre le Parlement, le Conseil européen et la Commission européenne, n'est autre qu'Isabelle Thomas, la marraine de Blue Fish, un important lobby de pêche industrielle en France. "Ce conflit d'intérêts pose problème de façon visible", s'indigne Claire Nouvian, qui a constaté l'obstruction faite par la député européenne socialiste à certaines positions parlementaires.

Magali Reinert
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