Publié le 18 août 2003

ENVIRONNEMENT

Irlande : macheurs de chewing-gum, pollueurs-payeurs !

Éducation ou coercition ? En matière d'environnement, la dynamique République d'Irlande semble avoir choisi sa voie. Dans la foulée de la taxe sur les sacs plastiques, introduite en mars 2002, le gouvernement irlandais vient d'annoncer la création prochaine d'une taxe sur le chewing-gum, destinée à financer le nettoyage des rues et trottoirs maculés par ses résidus. Lassé de voir ses paysages, urbains et ruraux, souillés par les ordures, le Ministre de l'Environnement, Martin Cullen, s'est mué en fervent adepte de la méthode du « pollueur-payeur ». Et il ne compte pas en rester là.

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Un défi technologique

Plusieurs méthodes ont été mises à l'œuvre, à travers le monde, pour tenter de venir à bout des chewing-gums incrustés sur le bitume. Certaines sont surprenantes, comme cette initiative genevoise : la cryogénisation à l'aide d'un extincteur. Mais, avec trois gommes seulement par extincteur, le procédé n'était pas rentable. Le traitement le plus couramment appliqué est donc le même que pour les autres détritus, à savoir des engins qui nettoient le sol à une pression voisine de 10 bars : trop peu pour décoller toutes les pâtes du bitume. Les appareils de nettoyage à haute pression de type Kärcher se montrent plus efficaces sur certains types de sols, mais ils coûtent cher et le travail est laborieux. L'appareil-miracle-à-enlever-les-chewing-gums-des-rues reste à inventer.

L'Irlande n'est entrée de plain pied dans l'économie mondiale qu'à la fin des années 80. Elle a alors connu une décennie de croissance record, au point qu'on l'a surnommée le « Tigre Celtique », en référence aux quatre Dragons asiatiques des années 60. Le boom économique s'est accompagné de celui de la consommation. Mais, revers de la médaille, la quantité de déchets générés par la population et les touristes a littéralement explosé, laissant les autorités impuissantes, car dépourvues de moyens adéquats pour les traiter. Il est vrai qu'à l'époque, l'environnement ne constituait pas une priorité nationale.

Depuis, le Ministre de l'Environnement, Martin Cullen, a orienté le pays sur une autre voie. Pour lui, « ne pas polluer est un devoir civique, et pourtant tout le monde le fait ! Nous devons changer nos comportements ». Devant la lenteur de cette évolution, qu'il aurait souhaitée spontanée, le gouvernement a décidé de frapper le porte-monnaie des consommateurs. Deux mesures ont déjà été prises : une taxe sur l'utilisation des décharges et, surtout, une autre sur les sacs plastiques, qui a permis de réduire de près de 95% leur consommation sur l'île. Ce dispositif alimente un Fonds pour l'Environnement, doté, pour 2003, de 55 millions d'euros. Cette manne permet aux collectivités locales de financer, par exemple, des actions de recyclage des déchets, auxquelles 35 millions d'euros ont été consacrés cete année.

Ministère et boules de gomme

C'est donc une guerre ouverte contre les détritus de tous ordres. Prochaines cibles avouées du Ministre Cullen, bien qu'aucune information pratique n'ait encore filtré à ce propos : les emballages en polystyrène de la restauration rapide et les tickets de distributeurs automatiques, qui prolifèrent dans les rues. En attendant, il a annoncé le 15 juillet 2003 l'introduction prochaine d'une taxe sur les chewing-gums. « Ceux qui consomment du chewing-gum vont devoir payer pour son nettoyage », a-t-il prévenu. Une véritable politique du pollueur-payeur, appliquée à un produit dont les nuisances environnementales passent largement inaperçues. Les 4 millions d'Irlandais consomment pourtant 80 millions de paquets par an, et nombre de ces boulettes finissent sur le bitume du pays.

L'histoire n'est pourtant pas nouvelle : il y a plus de 6500 ans, les hommes du paléolithique consommaient déjà de la pâte à mâcher. Des archéologues ont découvert en 1997, en Suède, un « chewing-gum préhistorique » à base de sève de bouleau, présentant des traces de dentition caractéristiques d'une mastication continue. Le simple fait que ces antiquités soient parvenues jusqu'à nous caractérise la résistance de la gomme aux outrages du temps : elle n'est pas - ou si peu - biodégradable.

Or, d'après le Ministère de l'Environnement, ce sont pas moins de 500 tonnes de chewing-gums qui « défigurent » ainsi les rues et trottoirs irlandais. Le nettoyage reste le seul moyen de s'en débarrasser (voir encadré). D'après plusieurs études, il faut moins de 6 mois à une rue nettoyée de ses résidus de gomme pour retrouver son état initial. « La principale rue de Cork a été repavée il y a deux mois, car la ville sera Capitale européenne de la culture en 2005. Les chewing-gums sont déjà revenus », se lamente un porte-parole du Bureau de Presse du Ministère.

Du high-tech à mâcher

La clé de leur résistance réside dans leur composition. Schématiquement, les chewing-gums actuels se composent d'une gomme base, mêlant résine, caoutchouc, graisse, cire et émulsifiants. Y sont ensuite incorporés divers colorants, arômes, conservateurs et autres additifs, en fonction des réglementations en vigueur dans chaque pays (70 produits autorisés en Suisse, par exemple) et des recettes. Sous ses allures de friandise - qu'il demeure naturellement pour ses adeptes -, le chewing-gum est un produit chimique élaboré, presque technologique. Son degré de nuisance pour l'environnement, notamment urbain, se situe a priori au-dessus de celui des crottes de chien, qui sont, elles, biodégradables.

Plusieurs millions d'euros d'argent public sont investis chaque année dans le nettoyage des gommes usagées. Or, pour l'opinion publique, qui soutient les initiatives du Ministre, comme pour la classe politique, ces fonds pourraient être employés à meilleur escient. Comme le porte-parole du Ministère nous l'a réaffirmé, « le pollueur doit payer ». Si les propositions de Martin Cullen aboutissent, une somme de 5 à 10 centimes d'euros sera ainsi prélevée sur chaque paquet de chewing-gum et reversé au Fonds pour l'Environnement. L'argent permettra aux collectivités de financer le nettoyage de leurs rues et trottoirs à l'aide de machines spéciales, et de soulager leur budget en libérant de précieuses ressources financières.

L'éducation des consommateurs en question

Dans le meilleur des cas, la taxe ne pourra toutefois être appliquée avant l'automne. D'ici là, elle doit en effet être discutée et amendée par le gouvernement, avant d'être présentée au législateur. Les militants écologistes nord-irlandais ont déjà reproché à leur gouvernement son attentisme face à l'exemple venu du sud de l'île.

Sans attendre la mise en œuvre de cet impôt, les industriels du chewing-gum sont montés au créneau. Jo Hartop, porte-parole du géant Wrigley's (plus de 2,5 milliards d'euros de chiffre d'affaires en 2002), fustige l'initiative irlandaise. Il estime que la taxe pénalisera injustement ceux qui aiment mâcher sans pour autant jeter leurs gommes usagées par terre, tout en reconnaissant que le financement du nettoyage représente un problème pour les collectivités. Si la taxe permettra de soulager financièrement ces dernières, il serait naïf de croire qu'elle instillera une conscience environnementale aux mâcheurs indélicats : on les imagine déjà, arguant qu'ils ont payé pour leur nettoyage en achetant leurs gommes, et peuvent donc les cracher où bon leur semble... La mauvaise volonté n'est pas imposable.

L'Irlande sort de sa bulle

Au final, l'Irlande fait certes figure de précurseur en Europe, mais pas au plan mondial. Pour des raisons d'hygiène, Singapour a en effet interdit dès 1992 de « cracher, importer ou vendre » du chewing-gum sur son territoire. Seules sont autorisées les gommes fabriquées localement, qui se dégradent entièrement sous l'effet de la mastication et ne laissent aucun résidu en bouche, donc rien à cracher par terre. Soucieuses de l'application de la loi, les autorités s'en sont donné les moyens, en assortissant cette interdiction d'amendes rédhibitoires (jusqu'à 6 400 euros !) pour les contrevenants, voire de peines de prison pour les éventuels récidivistes.

Ironie de l'Histoire, Singapour vient de lever cette interdiction pour autoriser les pâtes à mâcher à usage médical - notamment contre le mal des transports ou à la nicotine. Certains fabricants, comme Stimorol, travaillent d'ailleurs avec des laboratoires pharmaceutiques pour développer des gommes « médicaments », contenant par exemple un principe actif antalgique. Toutefois, malgré les rumeurs qui courent depuis plusieurs années à ce propos, aucun industriel ne semble pressé de mettre au point un chewing-gum « vert ». Dommage, c'est la couleur de l'Irlande.

David Martin (Filigrane Press)
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